La Profondeur de l'ivresse Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Mon cœur, du mystère tu n'atteins pas les secrets !
Tu n'atteins pas les distinguos des penseurs distingués !
Fais-toi un Paradis avec du vin, un verre, une jolie !
Ce Paradis, tu l'atteins ou tu ne l'atteins pas, c'est selon ton gré !
Omar Khayam
 

Il n'y a pas si longtemps de cela, dans un pays voisin d'un Etat connu de tous pour ses excentricités quasiment orientales, vint au jour une curieuse institution. Il faut garder en mémoire que ce pays possédait une démocratie participative vivace pour comprendre comment l'Institut des Ivresses devint en une décennie seulement la commission la plus écoutée du peuple et de ses dirigeants.

Dans ce pays décidément très moderne, la sagesse des raisonnements primait toujours sur l'émotion immédiate, et l'on accordait généralement sa préférence à celui qui développait en politique le raisonnement le plus sage plutôt qu'à celui qui faisait le plus de bruit. Et le changement opposé à l'immobilisme étant considéré comme la clé de la réussite sociale collective, les candidats aux élections déployaient des trésors dialectiques à expliquer le fond de leurs sages idées de réforme.

Au fil du temps et des politiques plus ou moins abouties, la conviction que les changements les plus réussis résultaient des propositions les plus farfelues s'ancra largement dans l'inconscient collectif. Voyez comme c'est étrange ! Puisque la réforme était nécessaire, il fallait qu'elle soit profonde pour réussir : et elle n'était jamais aussi grande que dans les propositions les plus bizarres promouvant une rupture radicale, à la vérité parce qu'elles parlaient bien souvent de tout autre chose que du sujet.

Le fondateur de l'Institut des Ivresses, Cyrillus Sapankine, fut d'ailleurs élu à son premier mandat de conseiller régional à la suite d'un malentendu : un soir qu'il avait abusé de l'alcool d'orties, une délicieuse production locale, il présenta en réunion publique un programme passablement embrouillé. Bien qu'incompréhensibles, ses propositions n'en étaient pas moins fondées : elles rencontrèrent une large adhésion des électeurs qui y virent la marque d'une sagesse peu ordinaire. Et la suite prouva qu'ils avaient raison. Quant à Sapankine, il entra dans la carrière en devenant un brillant conseiller régional, ainsi qu'un fervent promoteur de l'alcool d'orties.

Titubant sur la vague nouvelle de cette approche novatrice de la politique, une génération entière de jeunes loups se leva pour rivaliser de sagesse. Sous l'empire de l'ivresse, les programmes se firent obscurs, mais les réunions brillèrent d'un éclat oratoire jusque là inégalé. Les joutes rhétoriques et les débats publics furent le théâtre d'un débordement de sagesse sans précédent, parfois proche de la cacophonie. Les propositions les plus folles apportèrent progrès et grandes idées, et furent pour le pays l'origine d'un grand bond en avant.

Initiateur de cette terrible lame de fond méthodologique, Sapankine ne tira pas les lauriers politiques des avancées qu'on lui devait. Dédaigneux des ors de la République, le conseiller général sut saisir l'importance de la méthode dans le foisonnement des discours. Il soumit aux Députations, l'assemblée législative du pays, le projet de créer un organisme chargé d'analyser et de généraliser cette méthode. Après qu'une première commission d'enquête eut livré ses conclusions, l'Institut des Ivresses fut créé en 1923. Sapankine en fut nommé directeur.

L'Institut poursuivait deux buts ambitieux : cataloguer les ivresses et mesurer la qualité de la sagesse qu'elles permettaient. Le premier fut confié à des scientifiques expérimentés assistés de psychologues assermentés. Le second, plus délicat, resta du ressort des politiques. Plusieurs protocoles expérimentaux furent mis en œuvre dans les laboratoires de l'Institut.

L'ivresse alcoolique fut explorée au-delà de ce que les limites de la physiologie humaine permettait. Les alcools les plus fous furent distillés : titrages jusqu'à 99%, composantes exotiques comme les orties d'Amérique du Sud, triple distillat de pomme de terre, de tomate et de fraises, cocktails à absorption rapide, mélange d'éthanols de diverses provenances, adjonction d'amplificateurs neurologiques et de tonifiants cardiaques. Une pseudo-science de la macrohoméoalcoloopathie vit le jour, qui prétendait être la panacée en prescrivant des dosettes infimes d'alcool raffiné, prises en quantités invraisemblables. De nombreux consultants vinrent apporter le secours de leur expérience, tandis que des équipes parallèles planchaient sur des substances destinées à supprimer les effets du delirium tremens.

Il s'avéra bientôt que l'ivresse alcoolique ne pouvait apporter la qualité d'incongruité nécessaire à la réussite de la mission de l'Institut. Et bien que le comité Alcool continuât ses travaux avec une grande persévérance et peut-être un léger entêtement imputable au taux d'alcoolémie permanent de ses membres, un deuxième comité vit rapidement le jour pour explorer les ivresses consécutives à l'absorption de produits hallucinogènes et stupéfiants. Les drogues dures furent rapidement écartées en raison de la dépendance physiologique qu'elles procuraient : bien que brillants orateurs, les députés sous morphine ou héroïne ne pouvaient par la suite occuper leur poste, occupés qu'ils étaient à courir le dealer ou à bavocher entre les murs blancs d'une maison de repos.

Les membres du comité se ruèrent sur toutes les herbes, les résines, les champignons que l'on put trouver. Les premiers résultats furent extrêmement encourageants. Les propositions fusaient, la plupart des membres surexcités s'adressaient à un auditoire (réel ou imaginaire) particulièrement réceptif, et les transcriptions des séances furent riches d'enseignements. Quelques ratés survinrent évidemment, quelques intolérances spectaculaires (certains membres du comité drogues étaient également membres du comité alcool) menèrent quelques uns des courageux chercheurs devant la faculté (ils avaient perdu les leurs). L'idéalisme joyeux marquait le plus souvent les propositions politiques issues de l'ivresse hallucinogène, à la très notable exception des univers carcéraux généralisés imaginés par les expérimentateurs de la mescaline. Dans l'ensemble, ce comité fut un bon comité. Mais la recherche ne pouvait s'arrêter en si bon chemin.

L'ingestion de toutes sortes de substances devint le sujet d'un nouveau comité dont les premières réunions se tinrent par soixante mètres de fond, pour expérimenter les effets de l'ivresse des profondeurs. Oxygène, hélium, surpression, dépression conduisirent à des idées marquées du sceau de la sagesse des profondeurs, tandis que les accidents de décompression se multipliaient dangereusement. Quand la moitié du comité fut obligée de se réunir dans un caisson pressurisé, le comité fut dissous, et ses membres cessèrent d'arpenter les couloirs avec des palmes. Cette tentative malheureuse engendra un mouvement de protestation contre les ivresses provoquées par la consommation de substances. Les crânes d'œufs de l'Institut se virent mis en demeure de trouver de nouvelles voies inexplorées. Ils s'enfermèrent pour un concile d'un nouveau genre. Ils vinrent, ils virent, ils vainquirent.

Les réformateurs promulguèrent un manifeste des ivresses charnelles. Ayant la conviction intime que l'ivresse devait être conquise en l'homme plutôt qu'en dehors de l'homme, ils misèrent sur l'exploration des ivresses résultant des dépassements de soi. Et le nouveau comité ainsi créé se jeta à corps perdu dans de romaines orgies, goûtant à pleine bouche l'ivresse de la transgression. Des orgies simples où s'enchevêtraient les corps aux messes spectaculaires de perversions plus ou moins violentes, le comité explora méthodiquement toute la palette des aventures charnelles. Les membres du comité, vêtus de toges pratiques à enlever et à remettre, couraient de cabinet noir en sauna sulfureux pour expérimenter qui une fornication avec quatre personnes masquées et armées de sabres, qui un massage huileux prodigué par une quinzaine d'assistantes expertes. De ces tribulations naquit un courant politique centré sur la conquête du bien-être, riche en idées neuves sur le plan social, mais plus préoccupé d'art (théorie de la perception du corps), de loisirs (ministère du temps libre et des centres de plaisir) et de développement (industrie du caoutchouc) que d'économie, de finances ou des anciens combattants.

Durant ces dix premières années de fonctionnement, l'Institut des Ivresses ne cessa d'être à l'origine des réformes les plus folles : les stages de formations organisés pour les politiques permirent l'application rapide des découvertes de l'Institut. Sitôt découverte, une nouvelle ivresse pouvait être utilisée dans les semaines suivantes devant les Députations pour soumettre un projet de loi aléatoire. Les démonstrations ainsi conçues se révélèrent extrêmement spectaculaires, et les audiences publiques des Députations devinrent un spectacle couru. Quelques scandales sans gravité émaillèrent cette période, causés par de courageux novateurs tentant de conjuguer les ivresses, comme le fit Samuel Koubalkhan en se présentant à demi-nu, chaussé de palmes, et manifestement au bord du coma éthylique. L'un dans l'autre, les incidents furent minoritaires et la production d'idées neuves atteint son maximum. Ce fut la période faste de l'Institut. Les jours sombres allaient suivre…

L'ivresse devint un substitut à la réflexion. Son utilisation dépassa le champ politique. Dans le monde du travail, dans le monde du spectacle, dans le monde des arts, l'ivresse fut utilisée pour accroître la faculté d'improvisation et la créativité. Peu à peu, l'ivresse devint la norme, et chaque jour passé apporta son lot d'ivresses publiques. Certes, cela apporta une amélioration, mais cela détruisit la compétition : si chacun des concurrents utilise la même technique et le même dopant, les résultats sont individuellement meilleurs, mais globalement identiques.
Et la politique perdit son caractère innovant : tous les candidats étaient également brillants et confus. L'Institut des Ivresses perdit peu à peu son emprise sur l'application réelle de ses recherches, dont les résultats publics furent pillés sans vergogne par quelques instituts de formation opportunistes. L'institut ne progressait plus, et avec lui, la vie politique revint à sa stagnation originelle.

Cyrillus Sapankine fut sévèrement critiqué. N'ayant pas démérité, il conserva son poste, mais se vit imposé un adjoint issu des franges les plus conservatrices de la société, porteur d'un projet de réforme élaboré par un groupe de pression intitulé "Pour un contrôle de l'ivresse". Réunissant de nombreux représentants religieux ainsi que des représentants des ligues de tempérance, ce groupe de pression avait vu croître son influence lors des dernières années d'errements de l'Institut. Il présentait son projet de réforme visant plus que jamais à mettre l'homme au centre de l'ivresse, en excluant tout recours à des substances exanthropes. Plusieurs comités furent mis en place.

Le comité "Mortification" explora les prometteuses voies de la privation et de l'expiation comme voie d'accès à la joie et à l'ivresse.
Le comité "Abnégation" se chargea de disséquer les ivresses résultant de la résistance aux tentations de tout ordre, y compris celle de participer au comité Alcool, qui fut d'ailleurs purement et simplement supprimé.
Enfin, le comité "Ordre" fut créé pour déterminer dans quelle mesure une vie extrêmement régulée par d'innombrables contraintes pouvait être génératrice d'ivresse, en particulier d'ivresse de la soumission.

Ce nouveau souffle tourna court. Jamais les idées issues de ces ivresses ne furent aussi courtes, aussi peu innovantes. La rumeur enfla autour de l'efficacité de l'Institut. Certains membres furent accusés d'avoir truqués le résultat d'expérimentations pour mettre en valeur des ivresses qui n'en étaient pas. Le train de vie de certains comités fut durement critiqué. De fausses factures furent exhibées, et un vent mauvais souffla sur l'Institut. Une courte accalmie eut lieu quand fut créé un comité chargé de déterminer si l'ivresse de la révolte pouvait être exploitée, mais les conditions expérimentales semblaient trop difficiles à maîtriser. La rumeur publique enfla de plus belle, et l'Institut fut publiquement pris pour cible par de nombreux prédicateurs, issus des rang mêmes du groupe qui le contrôlait. Dans sa treizième année d'existence, l'Institut des Ivresses sombra dans la déchéance.

Sapankine déclara avoir fait "le tour de l'ivresse", et démissionna pour partir en retraite dans un monastère spécialisé dans la fabrication de liqueurs.

L'Institut cessa d'avoir une influence sur la vie politique qui retourna rapidement à son médiocre niveau original. Sclérosé par le manque d'innovation, le pays sombra rapidement et disparut de la scène internationale quand le parti au pouvoir, issu du groupe qui avait précipité la chute de l'Institut, eût amorcé un grand repli sur lui-même en érigeant la frilosité et la xénophobie en principe de gouvernement.

En agissant ainsi, le pays s'exclut lui-même de l'assemblée des nations. L'ivresse du sommet (de la démocratie) ne fut plus qu'un souvenir. On oublia, comme toujours.

Qui aujourd'hui parmi nous se souvient encore de ce pays pourtant proche ? Qui le connaît pour autre chose que pour l'image touristique de ses maisons à toit pointu, de ses costumes traditionnels et pour sa production d'excellent alcool d'orties ?

 
PmM
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