L'incroyable histoire de celui qui s'était envolé Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

L'autre jour j'ai conduit en état d'ivresse ; c'est ce que m'a dit le commissaire sur le PV ; j'étais sur mon scoutère et je me suis envolé, non je blague pas, je me suis envolé, dans les airs, comme ça, un vrai pétard de quatorze-juillet, en plein boulevard Saint-Michel que j'étais, et personne ne m'a vu, je crois, enfin, pas tout de suite, pas pendant, mais après oui. Je roulais pas trop vite pourtant et il y avait personne ou presque, normal en semaine, à deux heures du mat le pékin moyen il roupille avec bobonne c'est sûr, enfin le boulevard il était vide et y avait un vent complètement dingue, genre tempête : ça ramassait des feuilles partout, et les sacs poubelles aussi, avec des tourbillons gros comme ça et moi là dedans imaginez j'avais l'air de pas grand chose, genre rien quoi, et j'essayais de rentrer chez moi, c'était à cinq minutes mais je me disais comme ça c'est fou cinq minutes c'est long parfois et j'avais l'impression que j'avais roulé au moins la moitié de la nuit ou je sais pas, un truc comme ça, avant que je me suis envolé dans le platane. C'est vrai le PV, on peut pas dire que j'étais net ce soir là vu qu'avec les copains on avait bien arrosé, que ça gargouillait encore en moi le petit rouge, ça me faisait comme des fourmis dans les veines. On est toujours bien reçu chez Guillaume, il a pas la vie facile mais il sait s'amuser et quand il rentre du boulot c'est pas le genre à s'endormir devant Dallas ; il t'appelle comme ça, sa femme elle prépare quelque chose et zou on se fait une bouteille ou deux, même trois les grands jours, comme quoi l'autre jour c'était quand même pas l'inondation avec deux bouteilles, c'est ce que j'ai dit au commissaire, mais le vent là il y avait pas à dire c'était pas normal ce vent, c'était les cinq chevaliers de l'Apocalypse, et encore ils étaient pas venus tout seuls... Ce soir-là je savais pas quoi faire alors j'appelle mon copain Guillaume, je compose le numéro, comme ça de tête et là je tombe sur lui et il me dit t'as qu'à venir on va préparer des spaghettis avec de la sauce tomate et une bouteille de Bordeaux. A la fin on a mangé des côtes de bœuf je sais pas pourquoi mais pour le Bordeaux c'était vrai il était bon parole parce que mon copain avec sa femme ils aiment bien boire tous les deux comme ça le soir et ils se sifflent souvent une bouteille en amoureux, que mon copain il me cligne de l'œil il me dit comme ça que ça les met dans un état tout drôle, enfin c'est pas qu'ils font pas l'amour, normalement, mais là il me dit qu'ils font des trucs spéciaux, des trucs cochons que normalement ils osent pas faire même dans le noir. Alors pour pas que ça manque ils avaient acheté deux bouteilles et franchement on a bien bu, les deux bouteilles et même je me dis maintenant peut-être même une troisième, je sais pas trop parce que Guillaume il débouchait sans s'arrêter de parler et moi le nez dans les spaghettis ou dans la côte de bœuf je sais plus je me rappelle pas combien de fois il a débouché, je dirais deux ou trois mais je suis pas sûr, on rigolait et sa femme elle devient toute rouge quand elle rigole et j'avais l'impression que j'avais un œil qui allait tomber dans son plat, c'est toujours la même chose et Guillaume il se fout de moi et on rigole encore plus. Moi normalement je bois pas trop de vin, je préfère le coca. Avec les copains ont fait souvent ça, coca et pizza, même si c'est cher la livraison c'est pas grave et puis y a pas de vaisselle à faire et ça c'est un gros avantage mais bon, c'est clair qu'avec les côtes de bœuf le Bordeaux comme qui dirait c'est plus approprié et comme on rigole bien qu'on parle beaucoup, c'est sûr que ça donne soif alors on lève bien le coude et ça vous descend tout seul dans l'œsophage comme le miel du paradis et au fromage je crois bien qu'il restait plus rien, pas une goutte, qu'on aurait pas pu arroser un cactus avec.

J'aime bien voir mes copains vous savez mais en semaine c'est pas évident, faut rentrer et c'est pas que j'aie une femme qui m'attend parce qu'en ce moment, justement, j'en ai pas mais le patron lui il attend demain c'est sûr et un patron c'est pire qu'une femme jalouse ça vous reluque l'air méfiant de la tête aux pieds comme s'il voulait détecter quelque chose de louche, s'il osait je suis sûr il nous reniflerait voir si on sent pas la débauche, si on aurait pas comme qui dit des émanations politiques pas nettes ou un truc comme ça ; sur mon scoutère je pouvais déjà le voir comme s'il était devant moi à l'entrée de son magasin avec un œil sur sa montre l'autre sur la porte d'entrée qu'un jour il va attraper un strabisme de travers il dit Guillaume quand je lui raconte, en attendant il nous rate pas l'ordure, il dit tout le temps on peut être sympa mais faut pas rigoler et j'ai jamais bien compris le sens profond de cette phrase au cas où il y en aurait un mais en tout cas pour lui c'est clair ça veut dire travaille et ferme ta gueule mais n'oublie pas de rigoler si je fais une blague, ça c'est le pire quand les patrons ils se croient drôles ils t'enc… toute la journée et toi il faut que tu te marres enfin bref j'en menais pas large tout gelé sur le scoutère à penser à la tête de mon patron avec ce vent de fin du monde sur le boulevard, comme j'ai dit, les tourbillons, les feuilles qui volent et tout et moi l'impression que j'avais je croyais bien que le tourbillon il était dans ma tête ma parole, ça faisait un bruit que je m'entendais plus penser ni rien et heureusement qu'il n'y avait presque personne sur le boulevard parce que ce soir-là deux voies c'était pas assez pour moi, j'allais à gauche à droite dire bonjour à mes amis les platanes, je sais pas comment j'ai fait pour tous les éviter et pas manger le trottoir.

Ça me poussait de partout le vent, c'était plus un boulevard c'était un sèche-linge géant, je m'accrochais au guidon mais j'étais plus très sûr à cette heure-là que lui le guidon il était bien toujours accroché au reste du scoutère parce que je bougeais pas moi mais la moto elle faisait des embardées qu'on aurait dit qu'elle était attirée par la bordure du trottoir. Les feux je garantis rien, c'était devenu une discothèque cette avenue, ça passait rouge orange vert tout le temps et parfois même dans le désordre, et pour la musique le vent j'ai déjà dit je crois c'était trompettes de la mort et compagnie. J'ai bien dû en griller un ou deux, c'est sûr, des sémaphores parce qu'à un moment j'ai entendu un klaxon et un type a sorti la tête par la fenêtre de sa voiture et il m'a hurlé un truc dessus que je crois que c'était pédé j'ai entendu ça comme si les pédés je me suis dit comme si les pédés ils conduisent moins bien que les autres à part que je ne suis pas pédé on peut pas dire qu'on est pédé si on aime bien les femmes même si on s'est tripoté comme tout le monde avec les copains à la douche au service comme tout le monde oui parfaitement c'est normal y a pas de femmes et enfin bref j'étais plongé dans ces grandes réflexions avec le scoutère qui faisait ce qu'il voulait et le vent que si je m'accrochais pas j'allais me retrouver à Strasbourg et finalement c'est pas à Strasbourg que je me suis retrouvé c'est dans un platane mais je vous explique : il s'est mis à pleuvoir tout d'un coup, ça pouvait pas rater une mouise ça arrive jamais tout seul, c'est comme les rats et les cafards, t'en vois un prépare toi parce que ça va être l'invasion et là c'est sûr ça pleuvait dru, les nuages ils dégorgeaient à mort et ça c'est mauvais quand t'es sur le scoutère tu roules pas tu glisses tellement que t'oses même plus prendre les virages et entre la visière du casque et le pare-brise tu vois plus rien, c'est comme si tu voulais voir à travers comme qui dirait les chutes du Niagara, c'est purée de pois et compagnie, tu vois une lumière tu sais pas si c'est un lampadaire ou une voiture, la route t'as intérêt à la connaître par cœur les yeux fermés si tu veux rentrer chez toi. Moi j'étais complètement blindé mais ma parole je savais parfaitement, oui, parfaitement où j'allais et c'est pour ça que ça m'a bien étonné quand je me suis envolé. J'ai percuté un gros truc mou. J'aurais été à la campagne j'aurais dit c'est une vache mais là vu qu'on était en ville ça pouvait être qu'une grand-mère qui promenait son clebs. Y en a plein à Paris des vieilles folles qui sortent du lit à pas d'heure du soir pour promener leur toutou et elles regardent jamais on dirait qu'elles dorment ou qu'elles attendent la mort qu'elles le font exprès quoi. Je l'ai pas vue, c'est le commissaire qui me l'a dit. Moi ils m'ont retrouvé en haut d'un platane, il paraît que j'avais la tête toute de travers et un bras qui avait un nouveau coude que j'aurais pu tranquillement me gratter le dos avec comme j'a toujours rêvé mais là, c'était pas trop possible rapport à l'os qui sortait avec la moitié des tendons accrochés dessus. Enfin, comme dit Guillaume l'essentiel n'a pas été atteint et c'est le principal. Mon scoutère, lui, je l'ai plus revu depuis, ils l'ont pas retrouvé les pompiers, disparu, salut tout le monde, comme ça, et encore aujourd'hui je peux pas m'en empêcher quand je marche sur le boulevard Saint-Michel, je lève la tête des fois qu'il serait encore accroché aux branches d'un platane…

 
DH
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