Le Rouge-Gorge Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

C'était il y a longtemps, une pluie dense et noire semblait écraser le petit village serré au creux de la vallée et les montagnes qui l'entouraient semblaient être des masses compactes de brouillard gris et uniforme. Zaïn venait d'avoir treize ans, il était temps pour lui de passer les quelques jours de solitude rituelle qui marquaient dans ces régions le passage à l'âge adulte. Son grand-père le réveilla un matin avant le lever du jour, pour que nul si ce n'est lui ne puisse le voir dans sa dernière journée d'enfant et le poussa du plat de la main vers les montagnes sans lui dire un mot. Il faisait noir, il faisait froid, la pluie était presque solide. Zaïn commença à courir. Il ne se tourna pas pour regarder son village dans les brumes une dernière fois. Nous, qui ne sommes que des esprits dans ce conte, aurions pu le faire. Nous aurions vu, à travers la maigre lueur de ce matin d'automne, quelques maisons grises, comme mortes, une tour de guet qui permettait de voir venir du fond de la vallée les voyageurs et les marchands et qui ne servait plus, un moulin et une forge dont nul son ne s'échappait. Nous aurions sans doute pensé que les brumes avaient aspiré un à un tous les habitants pour quelque monstrueux repas. Mais nous sommes des esprits, nous ne sommes pas si impressionnables.

Le sol était couvert de branches de sapin, de feuilles en décomposition et de pierres rendues brillantes et glissantes par la pluie. Quelques blocs de granit émergeaient çà et là entre deux arbres. Le soleil qui montait n'arrivait qu'à peine à traverser les nuages, les frondaisons lui restaient hermétiques. Zaïn courait toujours, il courait pour ne plus être un gosse, il courait pour se marier et avoir des enfants, il courait pour partir le plus loin possible de là où il était né, de là où il allait sans doute mourir. Il passa vers midi la barre qui bloquait l'accès à la vallée par le nord. Le brouillard était tel qu'il ne distinguait pas le pied des collines, il voyait le pâle disque du soleil dans le ciel comme un sou d'argent posé sur du plomb, mais pas son village au-delà des arbres. Il n'était jamais allé plus loin que cet endroit. On ne quittait pas la vallée. S'il avait pu comme nous s'élancer vers les nuages, il aurait vu d'autres montagnes, d'autres nuages, d'autres pluies qui coulaient d'autres villages au fond d'autres vallées, d'autres hommes en marche. Mais nous sommes des esprits, Zaïn, lui, ne vit qu'un rouge-gorge posé sur la branche d'un sapin.

Il courut jusqu'au soir, dans une forêt qu'il ne connaissait pas et qui lui semblait un peu plus hostile à chaque pas, il s'était arrêté sur les rives d'un petit torrent, le temps de boire un peu d'eau glaciale et de trouver quelques pierres sûres qui l'empêchèrent de se tremper plus qu'il ne l'était déjà. Il commença à penser que le soir tombait : tout autour de lui s'enfonçait dans l'obscurité. A vrai dire, il était difficile de dire si c'était son imagination qui lui jouait un tour, les arbres autour de lui qui l'enserraient d'avantage ou bien si effectivement le jour déclinait. C'était sans doute un peu des trois, les esprits ne savent pas tout, mais Zaïn s'assit près d'une souche creuse pour passer la nuit. Il n'était pas question qu'il dorme, manger était également hors de propos, il était là pour rester seul face à lui-même et se regarder grandir, se regarder changer, il était là pour tuer son enfance et rien ne devait le détourner de cette épreuve. Il passa une nuit atrocement froide, terrifié par les rumeurs et les mouvements de la forêt. Nous l'avons entendu appeler sa mère et son frère à son secours, nous avons vu les larmes sur son visage, nous avons senti l'odeur de l'urine et nous n'avons rien dit.

Le matin, la première chose que vit Zaïn dans les rayons du soleil naissant fut un rouge-gorge, posé sur la branche d'un sapin. La pluie avait cessé et les traces de brouillard n'avaient plus rien de menaçant. Il ressentit quelques raideurs dans son corps en faisant ses premiers pas, c'était la première fois qu'une douleur lui venait sans blessure, sans choc, c'était sa première lassitude. Il se dit que les enfants ne ressentent jamais la fatigue de cette façon et il avait raison. La faim, en ce matin, se faisait plus insistante, mais il se remit en route, vers un monticule rocheux dégagé par les arbres et la brume qui courait sur les flancs de la montagne. Il savait, même si cette première nuit avait été un cauchemar, qu'il ne pouvait redescendre aujourd'hui. Ses parents sauraient qu'il n'avait rien vu de ce qu'il devait voir. En grimpant à travers les obstacles que la forêt mettait en travers de son chemin, il pensait à cette vision qui l'assaillerait sans doute et qui le confirmerait qu'il était devenu un adulte. Les hommes du village ne parlaient jamais de ce qui leur été arrivé dans la montagne, mais tous semblaient avoir vécu une chose autre que la peur et le froid. C'est son frère qui lui avait soufflé, quelques nuits avant son départ, que " là-haut, il verrait ". Cela avait été toute sa préparation.

C'est pendant la troisième nuit, alors qu'il s'était installé sur le petit sommet d'un énorme rocher à fleur de versant, dans une trouée parmi les arbres noirs et tristes, qu'il sentit les premiers effets de la solitude sur sa perception de la forêt. Rien n'échappait à son regard ou à son ouïe. Il sentait l'odeur lourde de l'humus, la froideur métallique de la pluie, le bruit des branches perlées d'eau. Il vit les esprits parmi les arbres, il nous vit comme nous le voyons depuis que nous avons décidé de le suivre. Il ne dit pas un mot, il avait raison, nous n'aurions pas répondu. Il sentit la puissance de la nuit, l'amicale blancheur que la lune réserve aux hommes et la pâle colère qu'elle réserve aux femmes. Il vit le sommeil des oiseaux, l'agitation des animaux dans leurs tanières, le soleil de l'autre côté du monde, le feu dans la vallée. Zaïn n'était pas un esprit, seuls ses yeux ont vu le silence gagner sur les cris et la mort s'en aller vers d'autres pays tranquilles, il n'a pas compris ce qui s'était passé là-bas tandis qu'il se remettait en route pour rejoindre les siens. S'il avait été avec nous au-delà de la barre de rochers, au lieu de marcher vers son but, il aurait senti l'odeur de la fumée, il serait revenu vers le village plus vite encore, il aurait vu le brouillard imprégné de lueurs et de cris, il aurait vu les hommes essuyer leurs épées et reprendre leur marche. Il ne vit rien de tout cela, seul un esprit aurait pu le voir. Zaïn ne voyait que l'immense bruit du monde et à ce moment, il était aussi seul qu'un enfant peut l'être. Seul un rouge-gorge, posé sur la branche d'un sapin, semblait répondre à ses yeux terrifiés.

Après une journée et demie de marche, il arriva en vue de son village. Il était en surplomb, sur une barre de rochers qui bloquait l'accès de la vallée, c'était un homme, au fait. Il descendit les dernières pentes de la colline, il ne regarda même pas les corps égorgés sur la cendre, il traversa le village sans marquer une hésitation. Nous qui sommes des esprits, nous avons vu ses frères massacrés, son grand-père tombé devant sa maison en ruines, nous avons vu la tour de guet rasée et le moulin brûlé, nous avons vu ses sœurs, mais de cela nous ne voulons pas parler. Zaïn s'assit près d'un arbre, dos au village, il laissa la forêt lui raconter cette peur sans pitié qui avait saisi sa famille. Il ferma les yeux longuement pour oublier ce monde. Quand il les rouvrit, la première chose qu'il vit fut un rouge-gorge posé sur la branche d'un sapin. Il vit l'oiseau qui l'épiait, il sentit la plume rouge sur son torse imberbe, il sentit son visage oublier la peau, il sentit la branche entre ses serres, il sentit son épaule appeler le ciel. Il perdit conscience. Nous, qui sommes des esprits dans ce conte, nous avons vu Zaïn refuser de devenir un homme dans ces montagnes embrumées.
Nous, qui ne sommes que des esprits dans ce conte, nous l'avons laissé seul, et en nous retournant avant de quitter la vallée, la dernière chose que nous ayons vu était un rouge-gorge, posé sur la branche d'un sapin. Et puis, il était nuit.

 
EM
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