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Vous savez combien
nous sommes attachés à notre petit slogan de la non-interactivité
revendiquée, inauguré en 1997 avec le premier numéro de KaFkaïens
Magazine. Si vous vous en rappelez, il s'agissait alors de fustiger
vertement les procédés les plus abscons de décoration des premiers
sites web, et notamment le vaste mouvement qui perdure encore aujourd'hui
qui consiste à masquer la vacuité du fond sous une débauche de fioritures
de formes cligotantes, déroulantes, vibrionnantes, j'en passe et
des meilleures. Evidemment, il ne s'agissait pas d'exclure toute
participation du lecteur : nous définissions alors l'interactivité
comme la part véritable de découverte de l'internaute, par opposition
à toutes les amuseries dont on pourrait le gratifier pour lui faire
croire qu'il a changé quelque chose au contenu de ce qu'il lit,
alors qu'en définitive il n'a que changé la forme, ou au mieux provoqué
un aiguillage entre plusieurs contenus statiques et prédéfinis.
Mettons que
l'interactivité existe, au sens le plus largement répandu. Mettons
que le lecteur, ou l'internaute, puisse agir sur le déroulement
ou sur le contenu de l'oeuvre qui lui est délivrée, et que le contenu
change effectivement en fonction de ses actions. Et alors ? Ne peut-on
pas le laisser tranquille cet internaute ? En bref : pourquoi cette
interactivité est-elle toujours l'argument ultime ? Pourquoi FAUT-il
que l'interactivité supposée représente un progrès, une étape supplémentaire
vers un absolu culturel multi-sensoriel dont on ne sait trop ce
qu'il est ? Pourquoi les oeuvres devraient-elles absolument être
interactives ?
On suppose que
l'interactivité permet au lecteur de ne pas être passif. Car être
passif ne permettrait pas vraiment de tirer la quintessence de l'oeuvre
proposée, à la différence du lecteur/spectateur actif qui s'en met
plein les poches au sens métaphorique du terme, et qui profite mieux
de sa lecture. Profiter ? Quelque chose ne va pas...
J'ai l'impression
que l'on a plaqué sur les internautes les résultats mal assimilés
d'un mélange de thèses educatives sur la télévision et de rentabilisation
du savoir. L'internaute n'est PAS assis devant un écran ! Ce sont
les enfants anesthésiés par la télévision qui ont conduit nombre
de parents et d'éducateurs à faire l'amalgame du contenu du petit
écran et la passivité dommageable qu'il peut engendrer . Rapidement,
les tares éducatives des enfants lui ont été imputées. C'est peut-être
(sûrement) vrai, mais cela a conduit à l'idée générale que le contenu
issu des tubes cathodiques ne devait pas être passivement regardé.
Et cet antienne éducative a perduré lorsque Internet a commencé
à déverser dans les yeux des internautes ébahis les trésors (quelquefois
frelatés) de ses contenus illimités. Et au nom d'une convergence
hypothétique des produits culturels (le multimédia), voilà que le
contenu de nos ordinateurs s'est subitement dû d'être interactif...
Or la première
activité culturelle sur Internet (si l'on excepte la recherche de
la meilleure photo possible de Jennifer Lopez à poil) est la recherche
et la lecture de textes. C'est une activité éminemment passive du
point de vue du producteur de texte : pas besoin d'illustration
sonores, d'effets délirants et d'images de synthèse. Si le fond
du texte est là, alors la forme peut suivre, mais pas le contraire.
Et la fameuse interactivité dans tout ça ? Elle se trouve bien sûr
dans l'activité du lecteur.
Qui peut imaginer que l'on soit passif lorsqu'on lit un bon texte
sur un écran, à part les détracteurs forcenés de l'éducation télévisuelle
? La lecture sur écran (tout confort mis à part) est exactement
aussi génératrice de rêves et de bouillonnement intellectuel que
la lecture d'un livre.
Et voilà que
s'est formé le dogme de l'interactivité. On n'ose même plus imaginer
de présenter un contenu sobre, à part dans les disciplines où le
dogme inverse préexistait (notamment les disciplines scientifiques
ou certains croient encore que les travaux sérieux doivent être
présentés de la manière la plus triste et la plus dépouillée possible).
Comme si le fond pouvait être mis en cause par la forme (c'est faux,
ce n'est pas la qualité qui change, mais l'efficacité) ou que la
forme devait procéder du fond (il y aurait des formes obligatoires
pour certains fonds, c'est faux, sinon on n'inventerait plus rien
dans le domaine de la mise en page). Pourtant, certains continuent
dans la voie de la sobriété, et leurs contenus n'en sont pas moins
efficace : les CD-ROM du Monde Diplomatique sont par exemple sobres
et dénués de fioritures, le moteur de recherche est ascétique mais
efficace, et les illustrations parfaitement adéquates. On y trouve
exactement l'information qu'on désire et l'analyse qui éclaire le
tout, sans parasitage de la forme, et sans déficience rébarbative
non plus.
Le dogme de
l'interactivité est parfois si prégnant qu'il empêche ou canalise
toute une partie de la création intellectuelle. Les sites d'artistes
sur Internet sont dans la majorité engagés dans une lutte à la présentation
la plus étrange, la plus novatrice, la plus surprenante. Et je pense
que c'est au détriment du fond. J'y vois plus une recherche d'un
"état d'artiste" que l'expression d'une création artistique. On
cherche à montrer avant tout que l'on est un créateur, plutôt que
de créer. C'est également sans doute une conséquence de la peur
d'être englouti dans le maëlstrom permanent du marché artistique
moderne (commercial ou non) qui laisse peu de place à la reconnaissance
des artistes si ceux-ci ne se manifestent pas de manière virulente.
Se faire connaître à tout prix...mais pourquoi ? Qu'importe
de ne pas être reconnu !
Sans compter
un autre phénomène. L'interactivité, issue du refus de la passivité,
y retourne perversement par le jeu du laminage commercial. Promettre
l'interactivité en tant qu'argument commercial, c'est sous-entendre
que l'apprentissage ou l'appropriation du contenu seront plus faciles.
Or la difficulté reste toujours la même, les techniques ne les changent
pratiquement pas. Que les bases d'internet vous soient expliquées
dans un document texte, ou qu'elles soient lues à haute voix par
une accorte professeure sur votre écran, vous devrez vous concentrer
pour les saisir. Par contre, vous pourrez avoir l'impression lors
de votre achat que ce sera plus facile, et vous en tenir à votre
présentation, sans véritablement comprendre, comme lorsque nous
étions petits et qu'il nous semblait comprendre un cours magistral
qu'on écoutait d'une oreille distraite. On replonge alors dans une
passivité qui est exactement l'inverse de ce pourquoi le multimédia
était fait...
Il faut accepter
que le multimédia puisse être...monomédia. L'important, ce n'est
pas le nombre de sens qui sont en mis en jeu par ce que vous consultez,
l'important c'est le contenu. Et l'interactivité ne supprime
pas l'effort à la compréhension, elle ne fait que
lui permettre de s'exercer différemment.
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