Angkor, un visage dans la jungle Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 
  Je marche dans la jungle au soleil couchant entre un mur disloqué par les racines serpentines  
d'un arbre argenté et un amas de pierres taillées couvertes d'une ronce délicate. Les cris furibonds d'animaux invisibles saturent l'air humide. Le soleil rouge perce le feuillage d'une lumière dorée qui éclaire violemment des détails, l'angle brisé d'un linteau massif, un trou noir entre deux colonnes, la niche burinée d'une statue disparue, le visage impassible d'une danseuse immobile. Ma respiration oppressée se perd entre les vestiges d'un monde disparu, d'un monde mythique qui a nourri mon imaginaire depuis l'enfance. Je suis au coeur de la jungle couvrant les temples d'Angkor, et ce n'est plus un rêve.
 
 
On ne fait pas impunément le voyage désormais facile qui mène dans ces régions cambodgiennes perdues au centre de la péninsule indochinoise. Si Angkor fascine, ce n'est pas à cause de ceux qui y vécurent, rois lointains qui nous apparaissent aussi peu réels et tangibles que les divinités dont ils ont gravé l'histoire agitée dans les somptueux bas-reliefs de leurs mausolées. Angkor n'est pas le Machu-Pichu, où l'on se promène des heures en essayant de comprendre la vie quotidienne des reclus qui se terraient dans ce nid de Condor, Angkor n'est pas la Cité Interdite où les tuiles vernissées exhalent encore l'odeur chaude des soleils fastueux de la cour impériale. Non. Angkor est autre chose.
 
 
Angkor, c'est le mythe absolu du temple redécouvert. Angkor, ce sont des temples en ruine au milieu de la Jungle, l'idée même de l'aventure et de la découverte, l'idée même de la beauté subsistant sous le foisonnement des âges. Angkor, ce sont des statues qui ne gardent plus que les précieux trésors de nos rêves, rêve d'Ailleurs ou rêve d'autrement. Découvrir Angkor, c'est découvrir que l'expression artistique de la beauté et de l'intelligence traverse les âges intacte. Et cela nous le savons, mais c'est à Angkor que je le redécouvre, et que je m'émerveille du prodigieux sentiment que cela me procure.
Sur les murs d'Angkor, les visages de pierre des danseuses, des gardes et des bouddhas sont autant d'apparitions : seul au milieu de la jungle, je contemple le reflet d'une humanité enfuie et toujours présente.
 
 
Au fond, je suis venu ici contempler un visage. Dans cette jungle, dans ces pierres, dans ces temples, j'en ai vu de nombreux, immobiles ou impassibles, surprenants, magnifiques ou laids. J'ai vu les visages décevants de ces étrangers pour qui cette visite n'avait pas le moindre sens. J'ai vu les visages de ces gardiens de pierre souriant à leurs rois morts. J'ai vu les visages absents des bouddhas décapités d'une galerie d'Angkor Vat.
 
 
Mais c'est un autre visage que j'ai trouvé au fond de cette jungle. Un visage familier, le mien pour tout dire. Un visage un peu las de contempler la bêtise et la méchanceté des vandales, un visage heureux d'être venu ici à sa propre rencontre. Un visage qui contemple les visages éternels de ces hommes oubliés, de ces femmes aux seins ronds. Les mains sur les pierres chaudes, le dos contre une colonne, la rumeur comme une mer absente, j'attends que le soleil se couche. Ici, le silence, et un visage humain qui traverse le temps.
 
 
PmM
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