Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Mon cher fauteuil, un temps abandonné pour des plaisirs plus ensoleillé, sais-tu combien tu m'as manqué lorsque les coudes dans le sable et le dos ruisselant de crème je pensais à tes accoudoirs douillets ? Ici, pas d'ambiance feutrée, mais des radios et des cris, ici, pas de cocktail dynamite (Blue Hawaiian : une part de rhum blanc, une part de curaçao bleu, une de lait de coco, cinq de jus de plampemousse, frais si possible, et une cuillérée de crême fraiche le tout passé au mixer avec de la glace) mais des beignets et des frites, ici pas de chat ronronnant mais des gamins criailleurs. Oh mais je t'ai retrouvé, et je ne te laisserai plus, jusqu'à ce que des vacances...

 
Un anthropologue en déroute de Nigel Barley - Payot
London Fields de Martin Amis - 10x18
La course au mouton sauvage de Haruki Murakami - Points
L'évangile selon pilate d'Eric-Emmanuel Schmitt - Albin-Michel
L'angoisse du banc de touche au moment du coup d'envoi de Jean-Bernard Pouy - Baleine
 
 
Un anthropologue en déroute de Nigel Barley - Payot

Les trois livres de Nigel Barley (Un anthropologue en déroute, Le retour de l'anthropologue, L'anthropologie n'est pas un sport dangereux) sont si drôles que l'on a parfois du mal à croire qu'il s'agisse d'ouvrages écrit par un ethnologue. Cela tient parfois plus d'une satire scientifique écrite par Woody Allen que des récits de voyages ethnologiques, dont on retient souvent qu'ils ne sont que d'abominables pensums cumulatifs, noyant sous la masse des détails les structures globales et empêchant le profane de retenir les quelques faits essentiels qui seraient pourtant les seuls à l'intéresser (les détails devant de toute évidence rester dans le domaine du seul spécialiste). Entre somme indigeste et vulgarisation ennuyeuse, le livre ethnologique a souvent peu de moyen terme, comme si les auteurs balancaient entre la tentation de s'adresser uniquement à leurs confrères ou bien au plus grand nombre forcément ignare. Bien sûr, certains auteurs compensent par l'attrait de leur style les trop longues digressions, rendant les descriptions exhaustives aussi plaisantes à lire qu'une description de Zola. Mais ceux-là sont rares, et finalement, les lecteurs préfèrent aller puiser leur références ethnographiques dans les livres des voyageurs-poètes, plus sommaires scientifiquement parlant, mais tellement plus proche du véritable plaisir du voyage que l'on souhaitait pouvoir confronter aux expériences des vrais ethnologues. Les deux styles devraient pourtant pouvoir coexister et être lu avec autant de plaisir, voire se rejoindre…
Et c'est ce que réussit Nigel Barley. Son expérience ethnologique racontée avec humour porte parce qu'elle ne borne pas à décrire : elle fait également ressentir les profondes différences sociales sans masquer la commune condition d'être humain de l'auteur, du lecteur et du sujet de l'étude. C'est un vrai plaisir de rire de ses déboires avec les dowayos. C'est un vrai plaisir de terminer un livre comme celui-là et de mieux comprendre ce qu'est l'Afrique, ou plutôt de mieux comprendre pourquoi ses propres idées reçues sont ridicules, de comprendre en quoi elles sont précisément des idées reçues. Cela ouvre l'esprit pour ne plus par la suite en être la victime, ou le propagateur.

PmM
 
 
London Fields de Martin Amis - 10x18

Martin Amis est présenté sur la quatrième de couverture comme le Céline contemporain anglais, ce qui est peut-être légèrement abusif, même en tenant compte de son roman prodigieux La flèche du temps. En lisant London Fields, le sentiment d'avoir affaire à un auteur d'exception ne s'estompe pas. La virtuosité de la construction du livre, le parti-pris narratif qui nous projette dans le coeur même du livre sont les marques indiscutables de la stature littéraire de leur auteur. Le noeud des relations qui se nouent entre les personnages est passionnant à explorer, même si l'auteur nous en laisse peu la latitude. La référence permanente à son propre travail d'écriture, à travers le personnage de l'écrivain manipulateur qui ne sait plus très bien ce qu'il manipule, introduit une dimension surprenante dans la complexité des mises en perspective du livre, à tel point qu'il est parfois difficile de savoir si l'on acteur, lecteur, écrivain du livre. Le personnage du joueur de fléchettes est incroyablement bien campé, celui de la séductrice machiavélique terriblement ostentatoire. L'interaction des personnages nous plonge dans cette ambiance londonienne des faubourgs, dans ce mélange de sensations et d'impressions qui constitue l'atmosphère de ces London Fields qui donnent leur nom au roman.
Mais malgré ce brio, le roman se traîne. Le manque de compacité, les longueurs et les rabâchages gâtent le plaisir de la lecture. On se surprend à sauter des paragraphes. La fin, annoncée par l'auteur dès les premières lignes du livre, n'apporte pas le plaisir escompté, celui que l'auteur avait savamment attisé dans les chapitres qui nouaient progressivement les relations, mettaient en place un décor tragi-comique qui se révèle vide et froid. En définitive, l'on se retrouve un peu déçu par ce déploiement d'artifices savants qui ne mène pas au feu d'artifice escompté, même si l'on reconnait en son for intérieur que London Fields est sans doute le livre récent le plus étoffé et le plus construit que l'on aie lu depuis bien longtemps.

PmM
 
 
La course au mouton sauvage de Haruki Murakami - Points

Une question me taraude : retrouve-t-on dans l'expression littéraire, dans le style, et dans le roman en général le fossé qui peut séparer deux cultures ? Si vous lisez un roman issu d'une culture qui vous est résolument étrangère, aurez-vous vous le même sentiment de désarroi que lors d'une discussion avec un ressortissant de cette culture ? Ce fossé est-il atténué par le pont jeté que représente la traduction ou l'utilisation d'un langage commun ?
Je n'ai pas les réponses, mais je serai tenté de répondre par l'affirmative en ce qui concerne le livre de Murakami. Au-delà de l'histoire et du style dans laquelle elle est contée, ce roman nous reste indiciblement étranger, sans que l'on sache si cela vient de la superposition des scènes, des épisodes surréalistes qui ponctuent l'avancement de l'intrigue ou plus directement de la psychologie des personnages qui a tendance à nous échapper. A moins qu'il ne s'agisse de ce satané mouton vampirisant l'âme de quelques humains. Ce qui est certain, c'est que ce sentiment d'irréalité qui nous lie à ce livre n'est en aucun cas rebutant. On se trouve pris à cette étrangeté comme à un filet supplémentaire que n'aurait pas jeté l'auteur. Les inventions du livre en deviennent parfois terriblement symboliques, comme les scènes parfaites d'une pièce qui jaillit hors du livre pour être jouée devant vos yeux. Entre autres inventions, la femme aux oreilles parfaites et son double, la femme aux oreilles cachées, est un joyau de poésie désabusée. Les oppositions duales sont d'ailleurs très nombreuses : ville/nature (transition lente du début à la fin du livre), bien/mal (notions éminemment fluctuantes dans ce livre) , perception saisonnière de la course du temps / Course au délai fixé au personnage principal. Ces oppositions dessinent une trame entrecroisée qui nous capture sans échappatoire possible, comme un mouton attiré par une poignée d'herbe et qui se retrouve pattes liées dans un enclos.

PmM
 
 
L'Evangile selon Pilate d'Eric-Emmanuel Schmitt - Albin-Michel

Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur dramatique renommé. Ses pièces, Le Visiteur par exemple, nous offrent des dialogues d'une intelligence rare. Elles mêlent l'humour à l'émotion, avec un sens aigu de la répartie :
"On entend alors [...] les chants d'un groupe de nazis.
Freud s'éloigne instinctivement de la fenêtre.
(Pour lui-même) Si au moins ils chantaient mal...".

Je ne sais pas ce qui a poussé Eric-Emmanuel Schmitt à écrire ce r..., cette p.., euh, ce livre ? On ne peut pas appeler ça un roman, ni une pièce. C'est une histoire que tout le monde connaît, le Nouveau Testament, la vie de Jésus.
Drôle de thème, non ? Un thème casse-gueule, que pourtant Eric-Emmanuel Schmitt parvient à traiter avec une incroyable neutralité.

Le livre est scindé en deux parties distinctes, voire opposées. Chronologiquement, elles se complètent. La première correspond à l'appel du destin que ressent un jeune homme nommé Yéchoua, sa quête d'amour et de perfection. Cette hétéro-autobiographie s'arrête au moment où Yéchoua va devenir Jésus, au moment où la rumeur colporte ses miracles, lorsque la neutralité de l'auteur deviendrait intenable.
La deuxième partie, éponyme, permet à l'auteur de nous raconter la suite de la vie de Jésus. Et jusqu'au bout, nulle part Eric-Emmanuel Schmitt ne s'engage sur le caractère divin ou humain de son héros. Pilate est Romain, et en bon Romain, c'est un terrien, cartésien avant l'heure. Pilate raconte, doute, vérifie, compare, analyse... Il confronte sa logique aux explications mystiques qui fusent autour de lui.

Le fantastique se définit comme l'équilibre précaire entre le merveilleux et l'étrange.
Le merveilleux est un monde où la magie, le mystère et la religion règnent.
L'étrange survient dans un monde rationnel. Les événements surprennent mais trouvent finalement une explication logique.
Eric-Emmanuel Schmitt réussit à nous raconter la vie de Jésus, de sa naissance, jusqu'après sa mort, sans jamais glisser ni du côté de l'étrange ni du merveilleux.

LN
 
 
L'angoisse du banc de touche au moment du coup d'envoi de Jean-Bernard Pouy - Baleine

Jean-Bernard Pouy est un maître de la nouvelle. Courtes, raffinées, précises, huilées comme de petites machines indépendantes logées dans le même capot. Indépendantes ? Pas vraiment, puisque les thèmes et les perspectives différents n'empêchent pas les préoccupations de rester les mêmes : désespoir devant l'injustice, compréhension de la révolte, douleur devant la saloperie des hommes, déception de nos propres faiblesses. Tout cela passe légèrement, comme un parfum tenace et ténu sous les mots, sous les histoires magnifiques, lyriques ou sordides, improbables ou tragiquement réalistes.
Le sordide est d'ailleurs générateur des nouvelles les plus prenantes, surtout quand il est vu à travers le filtre de la conscience d'un banc de touche malmené par les acteurs crétins d'un match de foot, ou à travers l'errance pleine d'hésitation d'un taulard chargé de retrouver un amour enfui, ou bien encore enfoui dans le mystère d'une machination mystérieuse et italienne. Dans sa description poétique ou onirique du réel, Pouy me fait penser à Prado, l'auteur espagnol de bandes dessinées. Et les textes de Pouy ont souvent cette force d'expression qui ajoute à l'histoire les sensations du réel, comme les couleurs pastels de Prado vous rattachent à vos souvenirs enfuis, le vert odorant de l'herbe d'une prairie, le moutonnement de l'écume sur une vague, l'odeur forte du bitume surchauffé.
Poésie des mots et des images qui n'efface pas le propos, vous aurez deviné que j'aime beaucoup les nouvelles de ce recueil.

PmM
 
 
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