Marc Larieux Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Vous me croirez si vous voulez, mais au début, je lui ai dit non ; catégoriquement non ! Mais cette garce, cette chienne aux formes chavirantes m'a fait des yeux de biche, jouant avec son bassin rebondi, elle s'est rapprochée de moi. Avec sa main, elle a dégrafé les premiers boutons de ma chemise, toute en me répétant la sempiternelle question : "Viendras-tu ce soir, pour le dîner ?" Je suis resté insensible quelques secondes, lui répétant le non qui me permettait d'obtenir cette scène érotique, objet de chantage, puis, j'ai fini par dire oui, faiblement, en même temps qu'elle se collait à moi pour que je l'étreigne. Et voilà, ça y est, ma faiblesse m'a trahi. Coincé à cette table de bourgeois, celle de son mari, je dois faire le polichinelle devant une assemblée d'inconnus, juste à côté de ma fauve qui a eu le culot de m'imposer son parfum pour toute la soirée. Quelle chienne ! Tiens, voilà, l'entrée…
 
Entrée - Marc Larieux

Des huîtres ! Et pourquoi pas des moules ou des coquilles Saint Jacques pendant que vous y êtes ! A coup sûr, c'est elle qui a choisi le menu et cette entrée aphrodisiaque pour me mettre en appétit. Quelle garce ! Et en plus, elle en rajoute avec ses longues jambes qu'elle glisse sous les miennes tout en rigolant avec le prêtre, le beau-frère de monsieur que l'on m'impose comme vis-à-vis, alors que je vient juste d'écrire un pamphlet sur la pédophilie, "De l'école à l'église". Ce petit gringalet de prêcheur, au visage livide et écœurant, me débecte avec cette attitude qu'il a de boire bruyamment son muscadet tout en me fixant comme si j'étais le diable en personne. Je suis sûr qu'il sait. Elle est si peu discrète…

Ah, le feuilleté de légumes arrive à point nommé. Un moyen pour moi de placer dans la conversation ma rencontre avec ce nouvel artiste parisien qui peint en utilisant les entrailles d'insectes, d'escargots et de batraciens. Comme toujours, en jouant avec les sonorités et les silences, j'amplifie mon discours sur ce qui est le plus dégoûtant, arrivant à l'effet voulu : personne n'a terminé le plat. Le maître de maison est fâché par mon intervention. Tant mieux, j'aime voir son visage ridé s'enlaidir, mimant l'indigestion.

Autre convive
 
Plats - Marc Larieux

Je viens de faire l'effort de m'extasier sur la beauté des plats amenés à table, mais les seins rebondis de la soubrette me font beaucoup plus d'effet que ce cuissot de chevreuil maigrichon que l'on vient de poser entre mon voisin de gauche et moi-même. Depuis, mon intervention sur les entrailles d'insectes et d'escargots, il ne cesse d'engager la conversation sur ma dentition imparfaite, me reluquant de haut en bas. La façon qu'il a de dévorer le cuissot tout en m'observant du coin de l'œil me perturbe et me renvoie à l'état de gibier contraint à observer son chasseur, pour tout le repas, sans possibilité de fuite. Car ni le prêtre, ni la pauvrette qu'on a installé à sa droite ne viennent à mon secours. Le prêtre m'ignore, alors que le légume féminin à sa droite semble partie dans une transe observatoire du contenu vide de son verre.

Le filet de rouget, servi par ma tendre, est l'occasion d'un clin d'œil discret de réconfort. Je la sens s'humidifier de plus en plus. Elle est à point. Je me demande bien comment tout cela va pouvoir se terminer. Car, de l'autre côté de la table, le maître de maison ne cesse de nous inonder de mots inutiles et vulgairement quotidiens, à tel point qu'à de nombreuses reprises, je me suis retenu de l'assassiner par des phrases sèches et évoluées. Mais restons humble. Evitons tout esclandre. Si je m'écoutais, je n'en ferais qu'une bouchée de cette vermine vieillissante. Le parfum de sa douce femme et son souffle de plus en plus court sont autant de triomphes inestimables que je remporte en secret. Heureusement, le fromage pointe son nez et avec lui, le plaisir de voir cette soirée se terminer...

Autre convive
 
 
Fromages - Marc Larieux
J'évite les fromages un peu trop charnus, pour ne pas encombrer mon haleine d'une odeur qui pourrait être fatale pour mon futur proche. Je demande à la plantureuse serveuse de m'apporter un fromage blanc et profite d'une serviette à ramasser à terre, pour, à la fois, récupérer dans ma main, un peu de sueur des cuisses de ma voisine, toute émoustillée et observer le déhanchement de la soubrette s'enfuyant en cuisine. Je dois bien avoir quelques citations sur l'art de manger du fromage en société à ressortir pour me faire mousser. Un moyen de montrer ma sociabilité à l'adjoint au maire et à sa femme dont la différence d'âge me fait penser qu'elle pourrait être une bonne proie, pour votre serviteur, si jamais la soirée tournait mal avec nos hôtes. Attention, il ne faut pas que je l'observe trop, car déjà, je sens fondre sur moi de nombreux regards hostiles, notamment celui du prêtre qui se camoufle extraordinairement bien entre les deux morceaux de fromage de son assiette, qu'il a dû mal à achever...
Autre convive
 
 
Dessert - Marc Larieux
Le fondant au chocolat ! Quel dessert parfait pour jouer de la langue avec la cuillère et en faire un objet de désir pour cette femme qui ne cesse de me dévorer des yeux. Mes lèvres se resserrant étroitement sur le liquide noirâtre et la langue jouant à cache-cache dans mon ambigu interstice buccal ; tiens, ça y est, j'ai chopé son regard, je la sens vibrer. A ma gauche, le dentiste vient de faire tomber deux fois sa cuillère à mes pieds et me frôle de sa main en remontant. Je me sens devenir à mon tour dessert, dévoré par tant d'yeux, notamment celui de la femme de l'adjoint au maire qui a décidé de me tenir la grappe sur le thème inéluctable des fins de soirée : "L'art moderne avec un grand A". Mais plus elle me parle, plus j'entends ses yeux me dire "Le sexe moderne avec un grand S". La fin de repas est atroce. Plus les assiettes se vident, plus les cuillères font leur va et vient sans victuailles. Les convives s'affolent de voir le dessert se dilapider et le vin aidant, la conversation s'anime, les regards aussi. Mon dieu, j'en peux plus. Elle me touche avec son genou, mon voisin me frôle avec le coude, tandis que la serveuse appuie ses seins contre mon dos en emportant le plateau à fromages. Je bande, vite, un café…
Autre convive
 
 
 
OB
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