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Comme nous l'avions
évoqué dans un de nos précédents articles, le passage du texte à
l'hypertexte est essentiellement comparable à l'acquisition d'une
dimension complémentaire dans une modélisation spatiale. Cette dimension
supplémentaire, le lien, permet de rattacher l'étude de l'hypertexte
à des sujets généraux de mathématiques (notamment dans le domaine
de la topologie) et d'étudier les hypertextes comme des graphes
mathématiques par exemple. Ces études permettent d'analyser les
hypertextes d'un point de vue topologique (un littéraire dirait
au point de vue de la forme) mais pas au point de vue du sens. Et
c'est de ce point de vue que je voudrais ici aborder un sujet restreint
à la place du lien dans l'hypertexte.
Dans un graphe,
un lien peut posséder un sens ou pas, c'est à dire établir une notion
d'ordre, ou de précédence, entre les éléments qu'il lie. Notons
qu'il s'agit ici d'un lien portant sur deux éléments (dans les graphes
mathématiques, les liens peuvent mettre en relation plus de deux
éléments) puisque le lien hypertexte permet de lier un texte source
à un texte cible. En disant celà, j'ai l'air de sous-entendre qu'un
lien hypertexte est nécessairement ordonné (une source et une cible
non interchangeables) et donc que cette précédence introduit un
contenu sémantique à notre lien (c'est à dire que le contenu sémantique
exposé par notre hypertexte est figé dans cette relation de précédence).
Or ce n'est pas toujours le cas, et c'est ce point que je voulais
exposer.
L'ordre génére-t-il
forcément un sens ? On n'en douterait pas si l'on se contentait
d'étudier les hypertextes que nous avons pu produire comme La
Pomme (où l'ordre introduit en plus du sens un déroulement temporel).
Le déroulement temporel n'est qu'un des aspects sémantiques portés
par le lien. On peut également citer dans cette nouvelle l'aspect
sémantique lié au choix (choisir tel ou tel lien conditionne le
déroulement de l'histoire).
A l'opposé, notre nouvelle collective de ce numéro, Le
repas bourgeois, est constituée d'une série de textes ayant
le même format (les pensées d'un convive), liés entre eux dans un
ordre apparemment arbitraire, donc dépourvu de toute valeur sémantique.
Mais ce n'est pas vrai : l'ordre des liens correspond à l'ordre
des convives autour de la table, et lorsque on passe d'un texte
à un autre, on passe d'un convive à son voisin, ce qui se répercute
au niveau du sens (d'autant plus que le voisin est toujours dans
un repas l'objet de nos pensées à un moment ou à un autre). Il y
a donc sens dans ces liens apparemment arbitraires, sens qui est
de nous faire découvrir les pensées successives des convives en
gardant de proche en proche une cohérence, une résonance, un lien
entre les pensées de deux voisins de tables.
Peut-on construire
un hypertexte où les liens n'aient pas de sens particulier, pas
de valeur entre eux ? Cela revient à se poser la question de la
topologie sémantique (le mot est lâché) de notre construction. Peut-on
imaginer un hypertexte qui puisse être parcouru en tout sens, sans
ordre particulier ? Surtout, peut-on imaginer que cet hypertexte
garde le même sens global quel qu'en soit le parcours ? Il serait
en effet possible de construire un hypertexte en multipliant les
sens de parcours, chaque sens donnant un contenu sémantique différent
à l'hypertexte. Songez par exemple à notre tentative d'élaboration
d'un texte à paragraphes permutants. Mais un hypertexte qui puisse
être abordé d'une manière aléatoire ?
Un tel hypertexte
aurait justement un procédé de navigation qui ne dégage pas de sens
propre : si l'on prend un hypertexte basé sur un sommaire représentant
une chronologie, on a déjà un ordre dans le parcours et cela ne
constitue pas un exemple valable. Par contre, nous voyons tous les
jours des sommaires plus ou moins aléatoires : ce sont les résultats
des moteurs de recherche, du moins quand la masse de résultats disponibles
masque un éventuel classement par ordre de pertinence. Imaginons
une fiction basée sur le même principe. Nous avons déjà réalisé
cela dans nos colonnes, il s'agissait de la nouvelle Les
Olympiades de la guérison.
Dans cette nouvelle,
les différents textes étaient présentés comme résultats d'une recherche.
Ils basaient la nouvelle sur une approche cumulative plutôt que
descriptive. C'est un procédé largement utilisé dans la littérature
classique. Plutôt que de parler directement d'un sujet, on s'efforce
d'en parler de manière détournée, par étapes, par bribes, pour laisser
au lecteur le soin de se construire seul sa propre représentation
du monde que l'auteur crée. Quand le procédé est suffisamment bien
appliqué (avec un cadre explicatif minimum), le lecteur a l'impression
de voir dans l'oeuvre finale plus de choses que ce que l'auteur
y a mise, de toutes petites suggestions laissant la porte ouverte
à l'imagination du lecteur. David Brin a par exemple magnifiquement
réalisé ceci avec sa série "Elévation" : des petites histoires
ponctuelles nous laisse entrevoir la complexité d'une histoire galactique
très étendue. Et ça marche ! Il suffit de chercher les mots "Brin"
"uplift" dans un moteur de recherche pour voir combien de personnes
ont été fascinées par ce monde imaginaire, et pour tomber sur un
véritable roman multiforme.
Nous pouvons
utiliser cette approche cumulative pour notre hypertexte. Pourquoi
ne pas imaginer d'utiliser un vrai moteur de recherche ? Ajouter
articles, notes, toutes sortes de documents nouant les fils de notre
intrigue, et laisser l'internaute / lecteur y naviguer à sa guise.Par
exemple, laisser l'internaute construire sa propre représentation
d'un monde imaginaire en parcourant les récits de voyages qui s'y
rapportent. Construire une énigme policière en prévoyant
par exemple des niveaux de recherche qui n'autorise certains articles
à apparaître (ceux qui donnent une solution, intermédiaire
ou finale) que si l'internaute fait une recherche avec des mots
qu'il ne peut avoir trouvés que dans ses premières lectures.
Les possibilités sont vastes, le projet ambitieux. Il pourrait être
réalisé de manière collective...nous en reparlerons !
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