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« Ouaip une
autre paire de manches » fit écho Leïla en son for intérieur, tout
en refoulant l’envie violente d’écraser le minus meurtrier comme
une crêpe, ce qui est d’autant plus pénible pour une bretonne. En
l’espace de quelques minutes, elle venait d’assister au meurtre
de son demi-frère par son père avec la complicité d’un mystérieux
individu H soit une équation du second degré à une inconnue. Peu
calée en math, elle ressentait d’autant plus durement le choc :
un père révélé et infanticide d’un fils aussitôt reconnu. Elle s’assit
sur un baobab nain, oubliant un instant que celui-ci a la branche
ferme et le fruit juteux.
La spacio-surfeuse
respira profondément et ravala la haine qui lui étreignait la gorge.
Sa tension retomba lentement à un niveau raisonnable. Elle se fit
ensuite un tantinet plus discrète avant de s’écarter de la scène
dont elle avait été spectatrice. Ainsi sa mémoire ne l’avait pas
trahie, contrairement à leur mère : Erwan était bien son demi-frère,
à défaut d’être une demi-portion. En effet, elle avait remarqué
chez le nouveau venu des signes familiers qui lui avaient mis la
puce à l’oreille : son accent, la manière de balayer ses cheveux
de la main ou encore la lumière de son regard. Même 18 ans après,
tout cela avait fait ressurgir en elle des images issues de sa petite
enfance. Elle avait élevé ce frère cadet et veillé sur lui comme
la prunelle de ses yeux, comme quoi le cadet des soucis est vraiment
une expression à la con.
Devant tant
de bêtises, elle se détourna de ses pensées et prit le chemin du
retour, direction le squat des spacio-surfeurs.
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| Arian De Haye
leva les yeux vers le ciel étoilé d’Echo-Verduri et fronça la glabelle.
Echo-Verduri, la planète où le ciel est encore ciel, l’eau est toujours
de l’eau et la terre plus que jamais terre. Echo-Verduri à l’écart
des soubresauts de l’univers. Echo-Verduri la paisible comme un coin
de paradis oublié. Arian De Haye inspira profondément l’air frais
de la nuit tandis que le grillon verdurien vivait bruyamment sa vie
de grillon verdurien. Serein contemplatif, il se laissa aller à cet
émerveillement de la confondante réalité des choses. Chaque chose
est ce qu’elle est et il lui était difficile d’expliquer à quiconque
à quel point cela le réjouissait et à quel point cela lui suffisait.
Il n’avait jamais rien désiré d’autre que se tenir sous le soleil
ou la pluie, sous le soleil quand il faisait soleil et sous la pluie
lorsque la pluie tombait, sentir la chaleur et le froid et le vent
et ne pas aller au delà. « Peu m’importe. Peu m’importe quoi ? Je
ne sais pas : peu m’importe » pensa-t-il en reprenant les vers d’un
poète Terrien, portugais lui semblait-il. Et puis il soupira avec
résignation «Quel gâchis ! Ceux de Shaïnan n’ont pas idée de ce qu’ils
vont perdre. Mon Dieu, et elle, sait-elle au moins ce qui l’attend
? » en plongeant sa tête entre ses mains et le lecteur dans un abîme
d’interrogations. |
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| L’insignifiant
libraire termina son footing comme il l’avait commencé, foulée rapide
et allure véloce que seule la gravité modérée de Shaïnan lui permettait
de soutenir sans trop d’effort. Il regagna donc promptement la librairie
dont il franchit la porte en échangeant un regard entendu avec le
molosse. « Un regard entendu ! Et pourquoi pas un bruit aperçu ?»
pensa ce dernier dont le yaourt tiède qui lui faisait office de cerveau
lui donnait vraiment l’air de ce qu’il était. Air en courant duquel
le nabot traversa la pièce principale pour rejoindre ses appartements
privés. Là, il prit d’abord un grand verre d’eau pour se remettre
de ses peines ainsi que des tournures de phrases frisant le solécisme.
Puis, il décida qu’une douche serait la bienvenue. L’avorton se mit
dans le plus simple appareil avant de faire jaillir l’eau sur son
corps. Il ricana à l’évocation de l’épisode précédent et redoubla
de vigueur dans l’astiquage moussant de son anatomie, car à l’instar
du rire, le savon est aussi le propre de l’homme. Puis une pause devant
une lampe à UV++ lui assura un séchage quasi-immédiat et il n’eut
plus qu’à enfiler une tenue de ville et réintégrer l’intérieur de
la boutique. Pas de client, une aubaine : il s’assit paresseusement
dans le fauteuil de velours anthracite et bien calé, il reprit où
il l’avait laissée la lecture d’un recueil de poèmes d’un écrivain
portugais de l’ancienne Terre, tout en sirotant un Porto de circonstances.
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Le chef des
spacio-surfeurs s’appelait Zarth Perry. Il était parvenu au rang
de chef depuis la fois où il avait réussi l’exploit inédit et jamais
ré-édité de revenir vivant d’un aller-retour ventousé sur un charter
ralliant Shaïnan VI à Arn, le 3ème satellite d’Echo-Verduri dont
les férus d’astronomie locale noteront qu’il est ceinturé de milliers
d’astéroïdes et autres corps dérivants. Revenu vivant certes mais
pas indemne. Cela valait ainsi à Zarth un bras bionique et une tête
à guérir des hoquets les plus récalcitrants. Mais il était désormais
le chef, craint et respecté. Lorsqu’il vit revenir Leïla, Zarth
eut un cliquetis dans le bras droit. En effet, il en pinçait pour
elle. Il comprit que quelque chose ne tournait pas rond quand elle
s’effondra dans ses bras. «Zarth, il faut m’aider à venger mon demi-frère…
» dit-elle en prenant soin de maintenir une distance raisonnable
entre son visage et celui repoussant de Zarth. Ce dernier opina
du chef, ce qui était normal dans sa situation. Puis il leva le
bras dans un grincement car Shaïnan VI est une planète au climat
humide. « Leïla, calme-toi, ma chérie» improvisa-t-il. « C’est fini
maintenant. Tout va bien. Raconte-moi depuis le début » déclara-t-il
en paraphrasant niaisement les films qu’il avait visionnés lors
de ses quelques voyages intersidéraux car il ne connaissait rien
en littérature amoureuse et encore moins en poésie portugaise dont
le lecteur commence à se demander à juste titre ce qu’elle vient
faire une fois encore.
Leïla reprit
ses esprits, son souffle et la parole : « Le petit nouveau Erwan,
et bien, comme je le soupçonnais… »
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| Arian De Haye
se laissait bercer par le cri des insectes mélomanes dont l’interprétation
magistrale d’une petite musique de nuit ne tarderait pas à faire effet.
Bien au chaud au fond de lui-même, il essayait de mieux cerner le
déroulement des évènements récents qui s’enchaînaient à une vitesse
folle sur Shaïnan. Leïla n’avait aucune idée de l’histoire qui se
tramait mais son intervention la rendait à son insu l’élément déclenchant
d’une réaction en chaîne. Quant à la famille Sézières, une partie
du voile simplement venait de se lever mais les apparences étaient
trompeuses et tout était bien plus compliqué. Arian soupira et se
demanda s’il devait rester simple spectateur ou mettre son grain de
sable dans un scénario promis au chaos. Cela faisait si longtemps
maintenant qu’il n’était pas sorti de l’ombre pour se faire oublier
aux yeux des forces obscures de l’Univers. Tant d’années avaient passé,
tout semblait si loin aujourd’hui et comment se résoudre à abandonner
la quiétude de ce monde enchanteur pour plonger à nouveau dans un
tourbillon d’intrigues et de périls. Alors qu’il se grattait la tête
machinalement, sa conscience s’écoula par la bonde du sommeil et sa
dernière goutte de lucidité fit place à un ronflement paisible. |
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Le petit libraire
leva les yeux vers la pendule « Mon Dieu ! Même pas vu le temps
passer tellement j’étais pris par ce livre. Faut absolument que
je me procure les œuvres complètes de cet auteur ». Il reposa le
livre dans le rayon « Poésie Portugaise » puis alla derrière le
comptoir. Il se connecta à son terminal pour télécharger les œuvres
en question de l’hypernet vers l’imprimante-relieuse, une Gutenberg
Pro Office dernier modèle. Puis il prononça simplement les mots
« sortie-livre » et la machine édita dans la minute suivante les
3 volumes demandés sur papier. Il prit l’un des tomes et en caressa
d’une main tremblante la couverture encore tiède de l’impression.
Il l’ouvrit presque religieusement comme l’on eut ouvert un missel.
Puis il plongea son nez entre deux pages et inspira profondément
en fermant les yeux dans une attitude équivoque qui en disait long
sur ses penchants sexuels.
Soudain, des
éclats de voix le tirèrent de ses pensées licencieuses. Cela provenait
de l’extérieur, de l’entrée de la librairie précisément. Une altercation
opposait son cerbère attitré à un individu qui voulait vraisemblablement
accéder au statut de client : «Et depuis quand un honnête spacio-surfeur
n’a-t-il plus le droit de venir s’acheter «le Guide du Routard Galactique»
si ça lui chante ? Hé Frankenstein, tu vas me lâcher le col maintenant
! Tu sais combien m’a coûté cette fringue en fibre végétale d’Echo-Verduri
?» Sézières posa son recueil de poèmes à regret, s’avança vers l’entrée
et entrebâilla la porte. Un « Hé, le nouveau, oui, toi là ! C’est
quoi ce délit de faciès ? » le cueillit à froid dans un brou tout
ce qu’il y a de haha. Le regimbeur se dirigea vers lui au mépris
de l’évasement grandissant de son col et avec la ferme intention
d’investir les lieux. Pris de court, le libraire s’écarta du seuil
pour laisser place au furibond après avoir adressé un clin d’œil
convenu en direction du molosse impavide qui lâcha prise et permit
ainsi de sauver in extremis un pull à l’article de la mort. Le calme
revint enfin alors qu’il refermait la porte et que le probable spacio-surfeur
réajustait ses vêtements en maugréant. Sézières lui se gratta la
tête en se demandant ce que diable un tel individu venait faire
dans sa librairie.
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| Les dernières
paroles de Leïla résonnaient encore aux oreilles de Zarth : «… Et
il a abattu sans sommation son propre fils qui l’implorait comme un
gamin ! » . Il en conclut « Décidément, ce personnage entretient des
relations désinvoltes avec toute moralité ». Puis serrant rageusement
le poing dans un bruit métallique trahissant son intention de croiser
le fer, il s’écria à l’attention de sa tribu de glisseurs sidéraux
« Et maintenant la parole est aux actes ». Sur ce, il se gratta la
tête en cherchant comment il avait pu sortir une phrase d’une telle
profondeur. |
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| En panne d’originalité,
le lecteur aussi se gratta la tête moins par le dérangement de poux
itinérants que par une perplexité naissante face à la valse des personnages.
« Un de perdu, dix de retrouvés certes : mais où cela va-t-il donc
nous mener ? ». |
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| A suivre... |
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| RP |
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