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Je suis assis
face à la table de mon salon.
Nous sommes en fin d'après-midi, il fait encore jour. Je n'ai pas
mis de musique, la rumeur du boulevard est le seul bruit audible.
Je regarde le
sac posé sur la table devant moi.
Un sac féminin, en cuir noir, matelassé, avec des coutures en losange
et un fermoir en métal doré, deux poignées usées.
J'attrape la
sac, et je tire la fermeture éclair dont les crochets usés ont perdu
leur éclat doré. Je vide le sac sur la table : en tombent un vieux
mouchoir, un portefeuille, un porte-monnaie, une petite brosse,
un tube de rouge à lèvres, un miroir de courtoisie, deux tickets
de métro usagés, un étui à lunette, une boîte à pilules, une tablette
entamée de petits cachets verts, un carnet en moleskine noire, un
stylo, une pointe bic, quelques débris, une boucle d'oreille en
strass, une petite fiole, deux épingles à cheveux.
J'ouvre le porte-monnaie,
je prends l'argent qu'il contient, deux billets de cent francs et
quelques pièces.
Je les pose
devant moi après avoir balayé les autres objets d 'un brusque revers
du bras. Ils sont éparpillés au sol tout autour de la table, et
il ne reste que l'argent sur la table.
Je regarde cet
argent.
J'ai pris place
au festin du mal.
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Ce matin s'annonçait
radieux. Un jour de repos, récompense des salariés, après la course
éreintante de la semaine de travail. J'avais mille choses à faire.
Je devais préparer un gâteau pour une soirée, trouver trois disques
célèbres, acheter un livre pour une amie, nettoyer et ranger, courir
et dépenser.
D'abord, Lee
Morgan. The Sidewinder sur ma platine laser, un morceau nerveux
et tonique pour s'occuper de l'appartement. Je rangeai tout ce qui
traînait par terre, entassant les affaires sales pour une lessive,
reclassant les livres, empilant les CD. Je nettoyai la poussière
trop visible sur les étagères de la bibliothèque et sur les rhinocéros
en pierre qui décoraient ma table basse. Je terminai la vaisselle
en retard, retapai sommairement le lit et pris une douche plutôt
froide pour ne pas perdre l'énergie du matin.
Ayant passé
quelques vêtements propres, je sortis pour quelques courses pâtissières.
J'achetai farine, oeufs, citrons et sucre (je devais préparer une
tarte au citron), et deux gros pains au chocolat que je comptais
m'envoyer derrière la cravate en lisant le journal du jour, que
j'achetai en dernier avant de remonter à l'appartement.
Et dans le
journal, un fait divers.
Un de ces faits divers habituels et macabres de petite vieille torturée
pour lui piquer sa retraite. Un de ces faits divers dont on se demande
toujours comment ils sont possibles. On cherche à comprendre, et
l'on ne comprends pas. On cherche à se mettre à la place de l'agresseur
en train de frapper la pauvre vieille, proie facile, et l'on se
demande s'il est simple de supporter la vue de son visage apeuré
par la violence, crispé par la douleur.
Pourquoi ne
pourrais-je pas supporter cette douleur et cette violence ?
Lors de ma dernière rupture, j'avais lu sur les traits de la femme
que je quittais la même expression de douleur. J'avais causé le
même type de souffrance morale, et j'avais réussi à le supporter.
Elle m'avait causé les mêmes blessures, et cela rendait peut-être
plus excusable ces violences morales. Quant à la violence physique,
elle ne représentait rien quand on était soi-même agressé : vouloir
faire souffrir l'imbécile qui avait essayé de me frapper quelque
temps auparavant ne m'avait posé aucun problème. Je lui avais mis
mon poing dans le nez avait une jubilation libératoire, et l'affaire
en était resté là.
Dans un cas comme dans l'autre, l'adrénaline me laissait après coup
pantelant et tremblant. Mais le choc passé, je n'avais pas de remords.
Et les regrets s'estompaient avec le temps.
Alors, quoi
?
L'agresseur
de cette petite vieille n'avait pas de remords s'il considérait
la violence et la douleur infligées comme les réponses aux agressions
dont il était victime. Peut-être avait-il quelques regrets. Mais
le temps... le temps et l'égoïsme effaçaient tout.
Je m'interrogeais
sans doute vainement. Pour savoir, il me fallait agir. Il me fallait
prendre part au festin interdit, assumer la transgression d'un interdit
beaucoup plus fort que celui des quelques menus larcins que j'avais
pu effectuer dans mon enfance sage.
Il me fallait goûter à cet interdit et savoir si le mal me faisait
souffrir.
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| Je suis allé
à la grande poste du XIIème arrondissement. J'ai attendu en jouant
au touriste plongé dans ses guides. J'ai patienté longtemps, en regardant
d'un œil discret les petites vieilles à cabas qui retiraient de l'argent.
J'ai suivi du regard celle qui partait pour rentrer chez elle par
le long boulevard peu fréquenté, entre le mur aveugle de l'hôpital
et l'enceinte de la caserne des pompiers. Je l'ai filée, toujours
plongé dans mon plan de la ville, et je l'ai lentement rattrapée en
m'assurant que nous étions seuls à marcher sur les trottoirs. Elle
a tourné la tête pour me regarder quand je l'ai rejointe, juste pour
voir mon poing lancé vers sa figure. Je l'ai frappée brutalement,
sans ménagement d'aucune sorte, et frappée encore du poing jusqu'à
ce qu'elle tombe et que ses dents cassées l'empêche de crier trop
fort. J'ai essayé d'arracher son sac, mais elle s'agrippait. Je l'ai
faite lâcher à coup de pieds dans le ventre. J'ai mis son sac dans
un plastique et je suis parti tranquillement vers l'entrée de métro,
après lui avoir donné un dernier coup de talon dans le nez. J'ai pris
deux lignes différentes, mon sac en plastique à la main, et je suis
rentré chez moi. J'ai sorti son sac, l'ai posé sur la table, et je
me suis assis pour le contempler. |
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Je suis face
à cet argent qui ne m'a rien coûté que l'effort d'agresser une vieille
qui rentrait tranquillement chez elle en pensant au mou pour le
chat, aux poireaux pour la soupe.
Contrairement
à ce que je pensais, je n'ai pas de gêne lorsque je repense à la
violence dont j'ai fait preuve. Moi qui tremblais des heures pour
une baffe échangée dans la cour du collège, je n'ai plus l'horreur
instinctive de la douleur, je n'ai plus de haut-le-coeurs au souvenir
des coups que j'ai donnés.
Je n'ai plus cette sensibilité. Je ne suis plus un enfant.
Mais d'où vient
cette insistante nausée qui traverse mes tripes de ses éclairs de
glace ?
Pas de lyrisme
stupide.
J'ai envie dégueuler,
oui.
J'ai mal.
Le festin, le
festin. J'ai pris place au festin du mal. Mal, bien. Différence
? Qui peut croire qu'il n'y en a pas ? Qui peut croire que tout
est relatif?
Pas moi, pas moi. Pas le monstre qui a torturé la petite vieille,
ce n'est tout simplement pas vrai.
Ni lui, ni moi qui suis devenu semblable à lui.
Le grand festin de l'inconscience, dans lequel mordent à pleine
les voyous conscients de leur iniquité comme les thuriféraires qui
se retranchent derrière les portes closes de leur conscience abandonnée,
derrière les ordres qu'ils ont acceptés.
Le grand festin que les plus imbéciles appellent de leurs voeux
sans voir ce qu'il va leur coûter.
J'ai mal au ventre.
Quelle différence entre ce que je viens de faire et le salarié qui
travaille à la réussite d'une entreprise dont il sait vaguement
qu'elle se comporte comme un voyou sur les marchés du monde ? La
compromission permanente est le moteur du mal qui me ronge : accepter
tous les jours que l'on détruise un peu plus ma part d'humanité.
Et je viens de tout détruire de mon propre gré, de viens d'abdiquer.
Je me suis entièrement consumé en croyant que je pouvais jouer avec
le feu pour savoir s'il brûlait. Il n'y a pas de transition, pas
de degré à la compromission parce qu'elle vous gangrène comme le
diable tentateur des religions pour enfants qui nous pourrissent
aussi la vie.
Et j'ai allumé le feu sous mon bûcher ; vivre seulement était déjà
pour moi une lutte permanente contre la compromission, qui me laissait
parfois sanglotant devant le progrès quotidien du mal intérieur,
ou nostalgique d'une espérance qui n'avait jamais réellement vu
le jour. Je n'étais qu'un serveur anonyme dans la foule servile
pressée autour des tables.
Et je venais de me livrer d'un coup d'un seul aux ténèbres, passant
ainsi dans la lumière.
J'ai pris place
au festin du mal. Hôte d'honneur du bas de table.
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