Le Festin du Mal Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Je suis assis face à la table de mon salon.
Nous sommes en fin d'après-midi, il fait encore jour. Je n'ai pas mis de musique, la rumeur du boulevard est le seul bruit audible.

Je regarde le sac posé sur la table devant moi.
Un sac féminin, en cuir noir, matelassé, avec des coutures en losange et un fermoir en métal doré, deux poignées usées.

J'attrape la sac, et je tire la fermeture éclair dont les crochets usés ont perdu leur éclat doré. Je vide le sac sur la table : en tombent un vieux mouchoir, un portefeuille, un porte-monnaie, une petite brosse, un tube de rouge à lèvres, un miroir de courtoisie, deux tickets de métro usagés, un étui à lunette, une boîte à pilules, une tablette entamée de petits cachets verts, un carnet en moleskine noire, un stylo, une pointe bic, quelques débris, une boucle d'oreille en strass, une petite fiole, deux épingles à cheveux.

J'ouvre le porte-monnaie, je prends l'argent qu'il contient, deux billets de cent francs et quelques pièces.

Je les pose devant moi après avoir balayé les autres objets d 'un brusque revers du bras. Ils sont éparpillés au sol tout autour de la table, et il ne reste que l'argent sur la table.

Je regarde cet argent.

J'ai pris place au festin du mal.

 
***
 

Ce matin s'annonçait radieux. Un jour de repos, récompense des salariés, après la course éreintante de la semaine de travail. J'avais mille choses à faire. Je devais préparer un gâteau pour une soirée, trouver trois disques célèbres, acheter un livre pour une amie, nettoyer et ranger, courir et dépenser.

D'abord, Lee Morgan. The Sidewinder sur ma platine laser, un morceau nerveux et tonique pour s'occuper de l'appartement. Je rangeai tout ce qui traînait par terre, entassant les affaires sales pour une lessive, reclassant les livres, empilant les CD. Je nettoyai la poussière trop visible sur les étagères de la bibliothèque et sur les rhinocéros en pierre qui décoraient ma table basse. Je terminai la vaisselle en retard, retapai sommairement le lit et pris une douche plutôt froide pour ne pas perdre l'énergie du matin.

Ayant passé quelques vêtements propres, je sortis pour quelques courses pâtissières. J'achetai farine, oeufs, citrons et sucre (je devais préparer une tarte au citron), et deux gros pains au chocolat que je comptais m'envoyer derrière la cravate en lisant le journal du jour, que j'achetai en dernier avant de remonter à l'appartement.

Et dans le journal, un fait divers.
Un de ces faits divers habituels et macabres de petite vieille torturée pour lui piquer sa retraite. Un de ces faits divers dont on se demande toujours comment ils sont possibles. On cherche à comprendre, et l'on ne comprends pas. On cherche à se mettre à la place de l'agresseur en train de frapper la pauvre vieille, proie facile, et l'on se demande s'il est simple de supporter la vue de son visage apeuré par la violence, crispé par la douleur.

Pourquoi ne pourrais-je pas supporter cette douleur et cette violence ?
Lors de ma dernière rupture, j'avais lu sur les traits de la femme que je quittais la même expression de douleur. J'avais causé le même type de souffrance morale, et j'avais réussi à le supporter. Elle m'avait causé les mêmes blessures, et cela rendait peut-être plus excusable ces violences morales. Quant à la violence physique, elle ne représentait rien quand on était soi-même agressé : vouloir faire souffrir l'imbécile qui avait essayé de me frapper quelque temps auparavant ne m'avait posé aucun problème. Je lui avais mis mon poing dans le nez avait une jubilation libératoire, et l'affaire en était resté là.
Dans un cas comme dans l'autre, l'adrénaline me laissait après coup pantelant et tremblant. Mais le choc passé, je n'avais pas de remords.
Et les regrets s'estompaient avec le temps.

Alors, quoi ?

L'agresseur de cette petite vieille n'avait pas de remords s'il considérait la violence et la douleur infligées comme les réponses aux agressions dont il était victime. Peut-être avait-il quelques regrets. Mais le temps... le temps et l'égoïsme effaçaient tout.

Je m'interrogeais sans doute vainement. Pour savoir, il me fallait agir. Il me fallait prendre part au festin interdit, assumer la transgression d'un interdit beaucoup plus fort que celui des quelques menus larcins que j'avais pu effectuer dans mon enfance sage.
Il me fallait goûter à cet interdit et savoir si le mal me faisait souffrir.

 
***
 
Je suis allé à la grande poste du XIIème arrondissement. J'ai attendu en jouant au touriste plongé dans ses guides. J'ai patienté longtemps, en regardant d'un œil discret les petites vieilles à cabas qui retiraient de l'argent. J'ai suivi du regard celle qui partait pour rentrer chez elle par le long boulevard peu fréquenté, entre le mur aveugle de l'hôpital et l'enceinte de la caserne des pompiers. Je l'ai filée, toujours plongé dans mon plan de la ville, et je l'ai lentement rattrapée en m'assurant que nous étions seuls à marcher sur les trottoirs. Elle a tourné la tête pour me regarder quand je l'ai rejointe, juste pour voir mon poing lancé vers sa figure. Je l'ai frappée brutalement, sans ménagement d'aucune sorte, et frappée encore du poing jusqu'à ce qu'elle tombe et que ses dents cassées l'empêche de crier trop fort. J'ai essayé d'arracher son sac, mais elle s'agrippait. Je l'ai faite lâcher à coup de pieds dans le ventre. J'ai mis son sac dans un plastique et je suis parti tranquillement vers l'entrée de métro, après lui avoir donné un dernier coup de talon dans le nez. J'ai pris deux lignes différentes, mon sac en plastique à la main, et je suis rentré chez moi. J'ai sorti son sac, l'ai posé sur la table, et je me suis assis pour le contempler.
 
***
 

Je suis face à cet argent qui ne m'a rien coûté que l'effort d'agresser une vieille qui rentrait tranquillement chez elle en pensant au mou pour le chat, aux poireaux pour la soupe.

Contrairement à ce que je pensais, je n'ai pas de gêne lorsque je repense à la violence dont j'ai fait preuve. Moi qui tremblais des heures pour une baffe échangée dans la cour du collège, je n'ai plus l'horreur instinctive de la douleur, je n'ai plus de haut-le-coeurs au souvenir des coups que j'ai donnés.
Je n'ai plus cette sensibilité. Je ne suis plus un enfant.

Mais d'où vient cette insistante nausée qui traverse mes tripes de ses éclairs de glace ?

Pas de lyrisme stupide.

J'ai envie dégueuler, oui.

J'ai mal.

Le festin, le festin. J'ai pris place au festin du mal. Mal, bien. Différence ? Qui peut croire qu'il n'y en a pas ? Qui peut croire que tout est relatif?
Pas moi, pas moi. Pas le monstre qui a torturé la petite vieille, ce n'est tout simplement pas vrai.
Ni lui, ni moi qui suis devenu semblable à lui.
Le grand festin de l'inconscience, dans lequel mordent à pleine les voyous conscients de leur iniquité comme les thuriféraires qui se retranchent derrière les portes closes de leur conscience abandonnée, derrière les ordres qu'ils ont acceptés.
Le grand festin que les plus imbéciles appellent de leurs voeux sans voir ce qu'il va leur coûter.
J'ai mal au ventre.
Quelle différence entre ce que je viens de faire et le salarié qui travaille à la réussite d'une entreprise dont il sait vaguement qu'elle se comporte comme un voyou sur les marchés du monde ? La compromission permanente est le moteur du mal qui me ronge : accepter tous les jours que l'on détruise un peu plus ma part d'humanité. Et je viens de tout détruire de mon propre gré, de viens d'abdiquer. Je me suis entièrement consumé en croyant que je pouvais jouer avec le feu pour savoir s'il brûlait. Il n'y a pas de transition, pas de degré à la compromission parce qu'elle vous gangrène comme le diable tentateur des religions pour enfants qui nous pourrissent aussi la vie.
Et j'ai allumé le feu sous mon bûcher ; vivre seulement était déjà pour moi une lutte permanente contre la compromission, qui me laissait parfois sanglotant devant le progrès quotidien du mal intérieur, ou nostalgique d'une espérance qui n'avait jamais réellement vu le jour. Je n'étais qu'un serveur anonyme dans la foule servile pressée autour des tables.
Et je venais de me livrer d'un coup d'un seul aux ténèbres, passant ainsi dans la lumière.

J'ai pris place au festin du mal. Hôte d'honneur du bas de table.

 
 
PmM
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