Le Jour du Grand Festin Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Après la course du matin, l'entraîneur nous demanda de rester quelques minutes de plus. C'était inhabituel. Le Grand Festin approchait et on sentait une fébrilité grandissante, surtout parmi la classe des 15, la mienne.

Dans trois jours, hurla l'entraîneur, vous allez participer au Grand Festin ! Ce sera le jour le plus important de votre vie. J'espère que vous saurez vous en montrer dignes ! Vous êtes l'élite de notre peuple ! Les dix fils aînés de notre Président à Vie, Que son Centenat Perdure !
Dans trois jours, vous aurez quinze ans. Aujourd'hui, votre entraînement prend fin. Je suis fier de vous avoir menés jusqu'ici...

Comme vous le savez, ces deux jours qui nous séparent du Grand Festin doivent être consacrés au repos et à la méditation. C'est vrai pour toutes les classes, mais particulièrement pour vous, les 15 ! J'exige de vous le repos le plus complet ! Le stade sera gardé en permanence. Interdiction de courir, de vous chamailler, de faire le moindre effort physique !
Soyez à la hauteur de l'honneur qui vous est fait ! Jeunes gens, rompez !

Comme à mon habitude, je partis m'isoler. J'aime ces moments de calme, loin des miens. La présence permanente de mes frères me pèse, parfois. Physiquement, bien-sûr, nous sommes tous identiques. Je me souviens, quand j'étais en classe 7, ça me rassurait de savoir à quoi je ressemblerait lorsque j'aurai 10 ans, 14 ans, 15 ans. Aujourd'hui, j'en ai un peu assez de voir toujours ces visages, ces corps identiques à différents stades de la vie. Des bébés de la classe 1, aux grands de la classe 15, la mienne, on a l'impression de voir sa propre vie défiler. Et ça me rend parfois mélancolique. Je me sens différent, à l'intérieur. C'est pour ça que j'aime être seul. Je pars alors derrière le stade, à la limite du mur d'enceinte.

Hé !... Hé !!! La voix qui m'appelait était inconnue. J'avais tout d'abord pensé à un élève de la classe 10 ou 11, car la voix était plus aiguë que la mienne. Mais elle n'avait pas le même timbre. Le plus étonnant était que je ne voyais pas qui m'appelait. A quelques mètres derrière moi,  il y avait le mur, et devant moi, personne...
Hééééééééé ! Je me retournai. La voix venait d'en haut ! Du haut du mur ! A part les entraîneurs et les gardes, je n'avais jamais vu quelqu'un de l'extérieur. Je devinais que c'était une fille, car j'en avais vu dans nos manuels.
- Tu es un élève me dit-elle ?
- Euh, oui, bien-sûr... De la classe 15. Et toi, t'es qui ?
- Je suis une élève, de la classe 15, aussi.
J'ignorais qu'il y avait des filles parmi les élèves. Pour ne pas le laisser voir, je lui demandai comment elle était montée en haut du mur.
- Quelques pierres sont mal jointes. Je suis la seule à le savoir. Tu viens ici souvent, j'ai vu ?
- Toi aussi, alors ? Tu aimes aussi être seule ?
- Elles ne me comprennent pas. Je t'ai appelé parce que j'ai besoin de parler. J'ai peur... JE NE VEUX PAS ALLER AU GRAND FESTIN !
Jamais je n'avais entendu un tel blasphème.
- Mais pourquoi ? Le Grand Festin est un grande fête ! C'est un honneur d'y participer. On nous y prépare pendant quinze ans, ce serait absurde !
- J'ai peur de mourir !
Toute ma vie, j'avais fréquenté des élèves. Pas un seul ne s'était jamais préoccupé de devoir mourir le jour du Grand Festin. Et puis, d'abord, le Jour du Grand Festin, on ne meurt pas tout à fait. On continue une existence différente, en harmonie avec le Président à Vie. Je lui récitais les psaumes des élèves.
- Assez !!! Elle hurlait, la bouche déformée, les yeux rougis de larmes et de colère. Je les ai aussi apprises, ces conneries ! Le jour du Grand Festin, on ne mange pas, nous les élèves, on est mangés !
- C'est ridicule, enfin ! Nous serons sacrifiés en l'honneur du Président à Vie, mais c'est pour que notre jeune force le régénère !

Pendant des heures, elle me parla. Au début, elle parlait avec véhémence. Puis, voyant que je l 'écoutais, elle se calma petit à petit. A la fin, elle cherchait des arguments à mes réfutations, comme lors de nos exercices de rhétorique.
Elle me dit des choses étranges, des mots étranges.  Les clones par exemple. Les clones sont des être identiques, comme tes frères et toi, me dit-elle. Mes soeurs et moi sommes les clones de la femme du Président à Vie. Vous, vous êtes tous les clones du Président à Vie !

Les clones du Président à Vie ? En tous points identiques à lui ? C'est un honneur auquel je n'aurais jamais osé rêver !
Tous les ans, me dit-elle, dix clones sont créés. On les élève à l'écart du monde pendant quinze ans. Le jour de leurs quinze ans, on les emmène au Grand Festin.
Au fil des années, pourtant, le sens du Grand Festin a changé...

Elle me parla de greffe. Je n'avais jamais entendu ce mot. Elle m'expliqua que l'on prélevait  les organes des dix clones afin de remplacer ceux, malades, du Président à Vie. Il fallait pour cela que les organes aient atteint leur taille adulte, ce qui demandait quinze ans d'élevage. 
Donc, c'était grâce à nous que le Président à Vie pouvait encore dispenser son infini sagesse !!! L'honneur du Grand Festin était encore plus grand que je ne l'imaginais ! J'allais permettre de prolonger la vie du Président à Vie !
- Ce n'est même pas sûr, sanglota-t-elle... Seuls les meilleurs organes sont réimplantés. Le meilleur coeur, le meilleur foie... C'est pour ça qu'il leur faut dix clones.
- Je suis le premier en course. Mon pouls est toujours le plus lent ! C'est mon coeur qui sera choisi !
- Les autres organes, ils sont simplement jetés ! Mais il y a pire, pleura-t-elle. Ca ne sert même plus à rien, maintenant ! le Président à Vie est devenu trop vieux et trop faible. Depuis des années, il vit grâce à des machines. Ils ne peuvent plus l'opérer. Alors le coeur, il le mange !!! Notre mort ne servira à rien ! Juste à nous manger !

Elle voyait que je ne la croyais pas...
- Pourquoi sommes nous nourris uniquement à base d'aliments bio, à ton avis ?
- Parce qu'on doit être dans notre meilleure forme pour le jour du Grand Festin ! Parce que nous sommes l'élite ! On nous donne ce qu'il y a de mieux !
- Non ! C'est parce que le Président à Vie a peur de manger de la viande infectée ! Pourquoi devons nous rester au calme pendant les 2 jours qui précèdent le Grand Festin ?
- Mais !  Pour reposer notre corps et préparer notre esprit, bien-sûr !
- Naïf  ! Parce que l'effort physique génère des toxiques qui rendent la viande dure ! Nous sommes du bétail, tu comprends ?

A ce moment, elle disparut en poussant un cri, comme si quelqu'un l'avait tirée par les pieds. Elle hurlait.
Lâchez-moi ! Je courrai jusqu'au jour du Grand Festin ! Je serai immangeable, vous comprenez ! Je boufferai des saloperies. La femme du Président à Vie ne voudra pas de moi ! Je ne veux pas être m...euff... Lâchez moi !
On la bâillonnait, certainement.

Puis tout redevint calme, on l'avait emmenée.
Je suis resté là, jusqu'à l'appel du soir. Son enlèvement donnait du poids à ses arguments. Jamais on n'avait violenté un élève ! Surtout à quelques jours du Grand Festin ! Tout cela était ridicule.
Je restai perplexe et taciturne à la table des 15. Autour de moi, tout n'était que joie et impatience. Je regardais  bizarrement les plats qu'on nous servait. Pourquoi ne devait-on manger que des légumes crus, sans graisse, au cours des trois derniers jours  ? Pour les vitamines ? A cause du cholestérol du Président à Vie ?  Ou étais juste un rite de purification ?
La nuit suivante, je dormis à peine. J'étais en sueur, la peur s'insinuait en moi.
Et si elle avait raison ? Si nos morts étaient inutiles ?
Et si elle avait tort ? Pouvais-je m'humilier en résistant à un honneur pour lequel on m'avait préparé pendant quinze ans ?

Le lendemain ne fut guère mieux que la nuit. J'étais irritable, stressé. Je ne pouvais m'empêcher de remuer, de taper du pied...
Mon avant-dernière nuit fut encore pire. Trois fois, je me suis réveillé en hurlant. Mes draps étaient trempés. J'avais froid, ou chaud, ou les deux.

La veille du Grand Festin, l'entraîneur vint me voir. Il savait pour la fille, bien-sûr. Mais il n'y fit aucune allusion, comme si elle n'était d'aucune d'importance... Il s'inquiétait de mon état, me demandait de rester calme.

Cette nuit, je ne cesse de me demander ce que cet entretien signifiait.
Certainement voulait-il seulement, comme il me l'avait dit, que je sois prêt pour le Grand Festin.
Ou alors...il cherchait à préserver la qualité de ma...viande.

A l'aube commencera notre préparation. Hier soir, on nous a rasé le torse. Pour quoi faire ?
Mes frères dorment paisiblement. Les aurait-on drogués ? Moi, je n'ai rien pu manger, ce soir !

Je suis en train de tout faire foirer ! Qu'est-ce que je peux espérer, finalement ? Vivre ? Pourquoi ? Je n'existe que pour le Grand Festin. Sans lui, je ne suis rien !
Quel autre but pourrais-je avoir ? Quelle place pourrais-je tenir dans ce monde inconnu qui s'étire derrière ces murs ?
N e deviendrais-je pas un paria ? Qu'est-ce que je sais faire ? A quoi ai-je été formé ? A mourir, c'est tout !
Et si tout cela n'était pas vrai ? Et si la vie se prolongeait, par le Président à Vie, comme on me l'a enseigné ? Et si, simplement, ce que j'ai toujours su, ce pour quoi j'existe, allait réaliser demain ? Et si une nouvelle vie commençait pour moi demain ? Pas une vie terrestre, physique. Une vie de l'esprit, auprès du Président à Vie, honoré de tous.
Comment oserais-je gâcher tous ces efforts, au dernier moment, d'une façon si indigne ? Comment pourrais-je moi, le premier des 15, humilier ma classe ?
Demain, je serai calme.

 
 
LN
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