Tombouctou n'existe pas Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Tombouctou n'existe pas.

Il faut aller marcher entre les maisons de pierre et les mosquées de terre, arpenter les places désertées, explorer les marchés grouillants, errer entre le fleuve et le désert, flotter entre le sable et le sable, il faut être allé à Tombouctou pour comprendre la totale non-existence de cette ville.

Tombouctou : des rues de sable, des enfants qui jouent, des moutons indolents, des touaregs mystérieux, des ânes entravés à l'ombre, des tentes dans les cours ouvertes, des femmes en boubou, des groupes d'hommes qui boivent du thé, une grand-place de sable, Al-Farouk le génie tutélaire, l'appel à la prière, le vent chaud, un dromadaire blatérant, un marché couvert, un marché ouvert, des plaques de sel venues par caravane, des portes décorées donnant sur des cours basses, et l'eau bue par le sable dans les rues, et les fours à pain ouvrant leurs gueules noires, et les rires, et les sourires, et la curiosité, et le soleil de plomb.

 
 
La Tombouctou des hommes qui y vivent n'est pas celle que j'imaginais. Ce n'est surtout pas celle que je venais chercher. La Tombouctou des hommes est une ville perdue, mais une ville vivante. Les enfants y jouent en sortant de l'école. Les femmes y travaillent encore et toujours dans le carcan d'une société qui leur impose sa loi dévoyée. Les hommes y boivent du thé à l'ombre des murs bruns. Les fours à pain sont encore chauds le soir. Le soleil y baigne les mêmes aventures, les mêmes intrigues et les mêmes drames que partout ailleurs. Mais ce n'est la Tombouctou mythique.
Ce n'est pas Tombouctou la mystérieuse.
 
 
Que faut-il faire pour trouver la Tombouctou que j'étais venu voir ?
Quitter la ville ? Partir dans le soleil couchant vers les portes du désert, vers cet autre horizon lointain et mythique, dans ce non-lieu de sable, moi qui rêvais aux heures les plus noires de partir sans eau marcher entre les dunes pour ne plus revenir ? A quelques pas des quartiers excentrés où nous avons trouvé refuge, les dunes commencent à s'étendre, les chèvres se font plus rares, dans l'air tout est différent : désert de sable au sol, désert humain. Il s'agit ici d'une autre aventure que celle de Tombouctou. D'autres mythes, d'autres rêves, l'espoir d'une méharée vers une oasis salvatrice, le sable comme une rédemption, comme une pureté que l'on pourrait atteindre. Mais ce n'est pas Tombouctou...
 
 

Retournons à la ville. Réfléchissons. Tombouctou n'existe pas, cette ville où je me trouve, isolée au bout de sa route unique, cette ville existe-t-elle ? Pour l'atteindre, qu'ai-je fait ? Qu'est ce que Tombouctou ?

Tombouctou n'existe vraiment que lorsqu'on veut l'atteindre.

Tombouctou, c'est avant tout la piste qui y mène. Surtout quand il a fallu vingt ans pour parcourir cette piste. Rêve et mythe ne se concrétisent jamais.
Je me suis arrêté avant Tombouctou, et c'est bien là le plus important. Des heures de piste difficile, le sable traître, la chaleur, les épineux qui bordent les ornières, les cahots, l'eau qui manque, les roues plantées qu'il faut désensabler à la main, la voiture qui dérape et heurte un arbre, la peur légère et l'excitation, le sentiment d'irréalité, la confusion et le découragement, l'espoir à la fin de la piste et puis, par dessus tout, l'attente merveilleuse, au bord du fleuve-dieu, l'attente d'un bac hypothétique. Merveilleuse frustration qui nous prive de notre but au moment où nous croyions l'atteindre, qui nous ravit la ville attendue et qui en prolonge le mystère.

 
 
De l'autre coté du fleuve, les dunes nous appellent. Mais nous savons que leurs chants de sirènes essaient de nous détourner du droit et cahoteux chemin. Il nous faudra atteindre la ville coûte que coûte pour constater que c'est ici, sur ce rivage de sable, face à ce fleuve gigantesque, au bout de notre piste et de notre fatigue, pour constater que c'est ici même que nous avons atteint Tombouctou.
 
PmM
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