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Manuscrit trouvé dans la main d'un homme en 1871 , après son suicide à l'âge de 50 ans. Le texte porte date du 22 juin 1845, " un testament de jeunesse " ont déclaré certains glossateurs ; j'y vois plutôt un " retour de flamme ", un constat insupportable d'une jeunesse qui n'était plus la sienne.

Cet homme fut poète ; ses premiers écrits publiés (1844) défièrent la chronique par leur audace, et nombreux se comptèrent alors les auteurs parmi ses détracteurs qui, en appelant à la morale littéraire, voulurent, je cite, " évincer cette imposture de révolutionnaire "(1) , " ce faux-semblant de Modernité " (2), et se bornèrent à ne voir en lui que le " bien piètre hidalgo d'une jeunesse en mal d'imagination " (3).

Et s'il choqua par sa modernité, s'il alimenta le feu des débats sur ce qu'il est convenu de dénommer 'l'avenir de la poésie', il fut aussi oublié. Non pas par mépris, mais par habitude - ce qui est peut-être pire. La critique s'accoutuma à ses idées, à son style, et il fit même école (une école de courte durée toutefois, et d'influence mineure).

Dès 1857, les journaux qui, hier, lui jetaient l'opprobre, quémandèrent ses avis.
Il ne cessa jamais d'écrire de la poésie pour autant ; jamais il ne renia ses idéaux d'antan. Mais, à ne plus être contre, il ne fit que les perpétuer. Son œuvre, figée, n'offrait que le reflet déjà usé de l'homme qu'il avait été autrefois. Et c'est là, je pense, que son suicide, si l'on me permet de m'exprimer ainsi, se comprend : nous savons qu'en 1868 (4) , alors que Lautréamont se laissait entendre, il avoua à ses proches qu'en lisant le premier Chant, il " dut relever peu à peu la tête pour voir celui qui parlait ainsi, et ne put sentir qu'un souffle malsain remuer au plus profond de son âme " ; à compter de cette année, le même journal relate qu'il " arrêta toute activité littéraire pour consacrer tout son temps [sic] à rassembler ses propres textes en vue d'en établir une édition complète ".

Je ne prétends pas détenir une quelconque vérité, et veuillez ne voir dans ce qui suit qu'une simple proposition d'interprétation, mais on peut imaginer de manière plausible qu'à l'occasion de son activité d'archivage, il retrouva le feuillet du 22 juin 1845 ; feuillet de jeunesse traduisant sa foi en une poésie nécessairement moderne, nécessairement renouvelée et nécessairement ' renouvelante'. Une Poésie qui ne peut être que contre celle d'hier pour espérer atteindre le Beau ( le sentiment du Beau). Cet espoir est-il l'apanage de la jeunesse ? Je ne saurais dire. Mais il me semble qu'en 1871, à la lecture de ses propres mots, le " souffle malsain " dévoila sa signification et cet homme comprit que, pour lui, l'espoir de devenir s'était mué en certitude de ne pas avoir été.

(le texte ci-dessous reproduit entièrement le document précité ; la mise en page se veut la plus fidèle possible à la disposition originale des phrases du manuscrit)

 
 

1/ Littérature, avril-mai-juin 1844
2/ ibid.
3/
Soutasse in La Revue européenne, septembre 1844
4/ La rubrique nécrologique de Littérature, 1871, rapporte ces faits


 
 
Paris, le 22 juin 1845
 

Le vent de l'oubli chavire mes pensées et emporte mes vérités. Il recompose l'établi.
Il est vie.
C'est un vent sauvage, indécent - ni juste ni mauvais - un combattant de l'invisible, pourfendeur des hypocrisies anciennes et à venir.
Me voilà à genoux, adorateur de son pouvoir, mais craintif et hésitant, triste d'en connaître les aboutissants.
Ce vent détruit ma vie et la construit tout aussi cruellement. Pareilles aux vôtres, les empreintes de ma jeunesse s'effacent, la terre façonne leur contour, et lisse mes profonds pas de jadis.

 

Je ne suis encore rien.

 

Mais faut-il toujours ainsi détruire pour avancer ?
Se muer en véhément ennemi de la lassitude ?
Il faut détruire.
Mais que détruire ?… Les destructeurs d'antan ? Ceux-là mêmes qui furent à leur heure des miroirs de beauté, eux qui brisèrent de leur poing enivré de jeunesse les tables de la suffisance ?
Cela est si vain.
Aucun choix possible pourtant : détruire ou mourir en âme pusillanime, à tout jamais rongé de ne pas avoir osé être un autre.
Détruisons donc, mais avec respect pour ceux qui détruisirent.
Avec la haine de ceux qui détruiront.

 
 
NC
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