Eloge du cadeau Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Eloge ? Pas si sûr.
Quel rapport avec Internet ? Je vais y venir.
Vous aimez faire des cadeaux, et c'est bien normal, car c'est un acte social qui vous ancre dans votre réalité culturelle : le plaisir que vous ressentez est proportionnel à l'adéquation sociale du cadeau que vous faites ; un cadeau réussi à votre amant(e) vous donne autant de plaisir qu'à lui (elle), un cadeau à vos parents vous comble de joie en vous renvoyant au temps enfui du bonheur enfantin et familial.

Notez que dès que nous parlons de cadeau, nous parlons de réussite du cadeau : vous savez bien qu'un cadeau est plus ou moins "réussi", et pas seulement parce qu'il plaît plus ou moins à la personne à qui vous l'offrez. Les circonstances, l'ambiance du don jouent autant que le cadeau lui-même, et si vous aimez faire des cadeaux réussis, vous avez déjà certainement essayé de préparer votre cadeau pour l'offrir au moment et dans le lieu propices : la préparation est d'ailleurs essentielle, puisqu'elle permet de concevoir la remise du cadeau par surprise ou bien au terme d'une campagne d'allusions qui n'est pas sans rappeler une certaine forme de préparation psychologique. Il n'y a pas de cadeau réussi sans préparation préalable.

Nous parlons ici du cadeau-objet : sans s'étendre sur les différents types de cadeaux, et sur la place sociale du cadeau comme affect de la relation entre personnes, et sans remettre en cause non plus la matérialité du cadeau comme vecteur d'échanges (au sens propre) social, nous pouvons remarquer que la marchandisation actuelle de notre société (la mondialisation, si vous préférez) affecte également l'acte d'offrir un cadeau.

L'échange de cadeaux est fortement ritualisé, car au-dessus du simple échange de biens se calque l'échange social, et au-dessus de cet échange social se calque un échange de biens sociaux. Explication : nous échangeons des cadeaux qui ont une valeur marchande. La valeur de ces cadeaux et les conditions de l'échange ont un impact fort sur notre relation sociale (les cadeaux peuvent être fait pour nous valoriser, peuvent être ostentatoires...). Et notre relation sociale se trouve modifiée par ces cadeaux : il y a eu échange de biens, et ces biens se parent d'une valeur symbolique.

Cet intermède théorique a pour but de mettre en avant le fait que la valeur du cadeau réside bien plus dans l'importance sociale de l'échange que dans la valeur de l'objet lui-même. Et quel est l'effet d'une marchandisation poussée de l'acte d'offrir ? C'est évidemment une minimisation de l'importance du geste par rapport au résultat, la moindre valeur accordée à la signification du cadeau qu'au cadeau lui-même.
L'exemple le plus frappant concerne les campagnes de cadeaux : les dates fixes pour lesquelles on se "doit" d'offrir un cadeau (Noël, Saint-Valentin...) sont aujourd'hui les points de focalisation de campagnes absolument délirantes de matraquage publicitaire visant à nous convaincre justement de ce devoir. Or accomplir un devoir minimise l'engagement personnel : si l'on se doit d'accomplir un devoir en offrant un cadeau, on réduit la portée de l'engagement personnel dans ce cadeau, car un devoir peut être une contrainte.

La marchandisation du cadeau en diminue la valeur. On peut même constater que plus la valeur marchande du cadeau est élevée, plus l'acte marchand prend de l'importance par rapport à l'acte social. Et cette diminution de l'acte social devient dramatique quand le lien physique disparaît : c'est ici qu'intervient Internet.

Internet fait disparaître la composante physique des relations sociales qu'on lui confie. Une discussion par "Chat" n'est pas une discussion de vive voix. Je ne porte aucun jugement sur cette disparition, mais je constate que dans le cas du cadeau marchandisé, ce lien physique constituait l'ultime lieu de valeur sociale. Sur Internet, on peut acheter un cadeau et le faire expédier à son destinataire, et cela reste un véritable cadeau car on accompagne évidemment son geste d'une visite, d'un coup de téléphone ou de quelque autre lien physique. Mais il est également possible d'acheter un cadeau et de d'écrire quelques lignes qui seront imprimées et acheminées avec le cadeau. C'est alors une rupture complète du lien physique, et donc ce n'est plus un cadeau. Imaginez que vous receviez un cadeau de ce type. Que pensez-vous de la personne qui vous l'envoie ?

Cette mécanisation de l'acte social du cadeau est une conséquence de la marchandisation de notre société, et pire, de la marchandisation de nos relations sociales. Internet est le fer de lance de cette marchandisation. Combien de sites marchands proposent aujourd'hui une automatisation de tel ou tel aspect de nos relations sociales ? Du cadeau à distance aux forums de questions en passant par les ventes en ligne de tout poil, tout est sujet de mécanisation, d'automatisation. Et cela s'accélère non seulement parce qu'il y a un fort enjeu économique (monétaire), mais aussi parce que le fonctionnement de la nouvelle économie favorise l'exploitation rapide d'une idée sans réflexion sur son sens profond ou sur son rapport réel avec les interactions sociales. Pour notre exemple de cadeau, le stade suivant sera sans doute un site où l'on pourra programmer les dates anniversaires de nos proches, déclenchant l'envoi automatique d'un cadeau au goût du jour. Réjouissons-nous que l'expansion rapide de la bulle marchande de réseau soit considérablement freinée actuellement par le manque de viabilité de la plupart des facteurs de son modèle économique.

L'internet marchand prétend s'adresser à des hommes, mais nous voudrait exclusivement consommateur. Les chimères destinées à des consommateurs se révéleront de plus en plus souvent inadaptés aux hommes.
Quant à nous, nous apprécierons toujours de passer plus de temps à chercher l'écrin que le bijou et de rêver une journée entière sur les mots qui accompagneront notre cadeau.

 
 
PmM
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