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13 décembre 2000

Elle s'avance vers le port, sur ce trottoir large et froid. Lentement, d'un pas incertain. Son visage pointe à gauche et à droite, masqué par ses cheveux virevoltants (car il y a du vent - c'est l'hiver - vous comprenez). Accoudé à ma fenêtre, face au port, je l'observe s'avancer (je suis un peu voyeur, comme vous).

Ses talons sont hauts.
J'aime. J'aime sa démarche.

Elle porte des bas (noirs). Peut-être des collants, je ne peux pas voir de là-haut (je ne veux pas savoir).

Il doit être onze heures, sur mon bureau, des dizaines de feuilles encore inconnues, vierges de toute étude consciencieuse.
Deux ou trois heures de travail peut-être…Je n'en sais rien. Difficile à évaluer.

Encore une clope, et je m'y mets.
Une cigarette pour me donner l'excuse de la regarder encore un peu.

Elle se tient toujours dos à moi. Je n'ai pas envie de voir son visage. J'adore cette soirée : rêver devant cette fille, fumer, ne pas travailler, créer cette mauvaise conscience, cette légère culpabilité.
Elle marche toujours aussi lentement. S'arrête. Fouille dans son sac, se dirige tête baissée sous le lampadaire et y poursuit sa recherche. En sort un paquet et s'allume une cigarette elle aussi. Je souris : l'impression d'entrer en communion.
Elle pose son épaule contre un muret duquel part un escalier en pente douce vers la mer, et fume. Comme moi. Je regarde sa silhouette, elle regarde la mer.

J'essaie d'accorder notre manière de fumer. A chacune de ses bouffées, je tire aussi sur ma cigarette, et à chacune de ses expirations, je relâche la fumée.
Baissant mon bras en même temps que le sien, faisant de sa cigarette mon phare, je concentre mon regard myope sur cette faible incandescence. Je repense à ses bas. Elle est tellement belle.

Je me demande ce qu'elle fera de sa cigarette lorsqu'elle en arrivera à bout. Pourquoi ? Je n'ai pas envie qu'elle l'écrase du pied. Non, pas comme cela.
J'aimerais surtout qu'elle n'en finisse jamais.

L'église à gauche de ma chambre sonne minuit. Dans une heure, deux heures au mieux, la fatigue se fera trop forte pour espérer encore travailler. Il me faut retourner à ces feuilles. Pourtant je ne peux me résoudre à quitter cette fenêtre avant son départ.

L'harmonie s'est brisée : elle fume toujours, j'ai terminé.
Peut-être n'a t-elle pas l'habitude ?
Peut-être que ses cigarettes sont plus fortes que les miennes? J'achèterai des sans-filtre demain.

A l'extrémité du trottoir, un homme. Soixante ans environ. Assez grand (à peu près ma taille), fumant lui aussi. Il me fait penser à mon père. Dégarni, presque chauve (mon père ne l'est pas, j'ai peur de le devenir). Maigre, maladivement maigre mais avec un ventre à bière. Il avance.
Il l'a remarquée : son regard, fixe quelques secondes de trop, l'a trahi. Tout en continuant sa marche, il passe derrière elle et détaille son corps (je peux le voir aux mouvements de sa tête : de bas en haut, puis de haut en bas : l'oscillation de la tentation).
Elle, aussi, l'a remarqué : même de dos, elle a pu sentir sa présence. Je l'ai vu sursauter.
Il la dépasse, et après quelques mètres d'hésitation, se retourne franchement, écrase sa clope et se dirige vers elle.

Je me sens prêt à intervenir, moi qui ait toujours rêvé d'accomplir un acte héroïque. Peut-être enfin l'occasion de prouver ma bravoure.
Et qu'aurais-je à craindre de cet homme presque vieux ? (j'essaie de me donner courage).

Ils discutent. Pas de viol en vue. Pas d'héroïsme.

Ils discutent et je deviens peu à peu jaloux, accoudé à ma fenêtre, de plus en plus jaloux. Peut-être est-ce son père ? Il glisse sa main dans sa poche et lui tend quelque chose. Une autre cigarette ? Non. Elle acquiesce, sans sourire.

Ils partent ensemble, là, juste à côté, dans l'étroite impasse qui jouxte l'église. Je ne peux plus les voir maintenant.

Je retourne travailler, fumant seul une cigarette qui me dégoutte.

 
NC
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