Bousculade au Pont Neuf Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Sa tunique a été soigneusement ajustée sur son corps athlétique. Il marche d’un pas lent et déterminé sur les pavés lisses de Paris. Dans une main, un attaché-case, dans l’autre, un sombre paquet.

Dans le bistrot, les gens s’agglutinent. Comme chaque samedi soir, le bar du Pont neuf est rempli à ras bord. Ici, la bousculade est de rigueur pour atteindre les derniers tabourets libres autour du comptoir. La bière n’a pas attendu la fin de la journée pour retrouver ses camarades et c’est avec gaieté et empressements que les premières gorgées s’écoulent dans le gosier sec des habitués assoiffés.

L’homme avance maintenant plus rapidement, sa main s’est raidie autour du sac et son regard se fait plus affiné. Il traverse la place devant Beaubourg.

Des jeunes adolescents se sont appropriés le fond du bistrot pour l’anniversaire de l’un d’entre eux. Autour d’eux, les sourires s’entremêlent, oubliant les remous de ce bar surchargé. Au comptoir, les âmes perdues de la semaine se retrouvent pour une dernière valse heureuse autour de la bière coulant à flot.

Il vient de s’arrêter devant le feu piéton devenu rouge de l’avenue Sebastopol. Il hésite à traverser, mais se résigne de peur d’échouer bêtement aussi près du but.

Une femme enceinte vient de rejoindre l’allégresse de cette soirée. A l’écoute de l’accueil qui lui est accordé, tout le monde, ici, semble la connaître. Elle est belle, une nymphe citadine, débordante de vie. Son sourire engloutit les convives. Son ventre rond impose le respect.

L’homme a traversé la rue St Denis et s’engage le long des Halles. Ses lunettes noires en plein jour, sont autant d’indice laissé avant son forfait.

Les buveurs du second rang se sont tous levés pour honorer la présence de cette princesse ronde. Certains lui offrent un soutien physique pour s’asseoir, d’autres se sont déjà occupés de son repas, tandis qu’une main s’est tendrement posée sur son corps ovale pour humer le battement alléchant de la vie.

L’exécuteur silencieux a tourné à gauche pour s’engager rue Point Neuf. La rue est en effervescence ; malgré son ton qui dénote, il passe inaperçu, comme s’il était écrit que personne ne pouvait l’arrêter ce jour-là. Il slalome entre les hommes, pour rejoindre le 29 de la rue du Pont Neuf.

Une personne s’est levée près du comptoir et s’adressant à la foule et à la femme en particulier, elle entame l’ultime cantique :

" Marianne, ta présence seule nous rend fou ; tu portes en toi l’avenir des hommes. Les écrits t’accompagnent dans ton accouchement. Je serai toujours le serviteur de tes descendants, car le pardon divin naîtra de toi. L’enfant sera notre roi. Longue vie au messie qui accompagne nos vies. "

La foule répète sans relâche la dernière phrase tandis que le tueur entre dans la salle. Son regard est froid, sa rigueur affichée, son calme imperceptible devant le magma des fidèles entourant la mère des hommes. Ce traître sans gloire, dépose délicatement le paquet à terre et tâte furtivement le haut du couvercle. Un coup sec, l’horloge est enclenchée. Il n’est plus crispé, il respire désormais. Autour le brouhaha s’amplifie. Quelqu’un crie :

" Laissez-lui de l’air, elle perd les eaux ".

Il se sert une bière, il sourit. La femme crie pour écarter la foule. Le barman saute au dessus de la balustrade pour rejoindre l’événement. Il crie à son tour :

" Que l’enfant naisse chez moi, qu’il naisse sous mon toit ! "

Il boit avec lenteur, écoutant avec intérêt la pendule de la mort. Cinq, quatre, trois, deux et un.

Il n’y a plus rien à faire.

 
OB
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