A Armes légales Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Je suis né le 22 novembre 1955. Je m'appelle Frédéric Lissier, je suis comptable dans une société de service. Je possède un fusil à pompe, rangé dans une boîte de plastique noir sur mon armoire dans ma chambre à coucher et une arme de poing dans la boîte à gants de ma voiture, dans un petit étui de cuir. Je me suis acheté un holster, que je porte quelquefois, pour les réunions.

Je n'ai jamais aimé les armes, j'ai toujours pensé qu'elles finissent par se retourner contre vous. J'ai été cambriolé deux fois, agressé une fois, en sortant du travail. Je n'avais jamais pensé à me protéger. C'est un ami qui m'a parlé du cercle, un gars que je n'avais pas vu depuis deux ans et que j'ai croisé par hasard dans un bar place de Clichy. Il y a quelque temps, sur ses conseils, j'ai commencé à aller aux réunions.

Je suis divorcé, je n'ai pas d'enfant. Je lis énormément, des revues surtout, quelques unes professionnelles, d'autres plus généralistes. Je m'intéresse à la musique classique, Bach surtout, et Mozart. J'ai acheté mon fusil en sortant de la première réunion, il y a trois mois. L'armurier avait une tête d'assassin. Cela prend quelques minutes pour acheter un fusil, après, plus rien n'est pareil. On est un autre homme, dans une certaine mesure.

Je n'ai jamais tiré un coup de feu, à part 10 fois au service militaire. Je ne me suis jamais servi des armes que j'ai achetées, elles sont là, c'est tout, c'est bien. J'ai beaucoup de documentations sur les armes, je les récupère aux réunions. C'est là qu'on m'a appris l'importance d'être armé, pour se protéger et ne jamais être pris au dépourvu. C'est là qu'on m'a montré ce que je devais faire pour ne plus avoir peur.

J'ai été interrogé deux fois par la police, après mes cambriolages. Je n'ai pas déclaré mon agression, ils ne peuvent pas retrouver un portefeuille, des lunettes et une montre. Je mange tous les jours avec mes collègues de bureau. Aucun ne sait que je possède des armes, ça n'est pas leur affaire. Je n'ai pas grand chose à leur dire, alors, nous parlons de tout et de rien, d'immobilier et d'informatique.

Quelquefois, au travail ou ailleurs, j'ai de brusques volontés d'une violence extrême. Ce matin, une collègue de bureau me parlait d'un ton très doux, je me suis vu l'espace d'un instant lui jeter mon café brûlant au visage. Je voyais déjà ses cheveux dégoutter sur ses épaules, son regard perdu avant qu'elle ne réalise que ça faisait très mal. J'ai continué à parler sans rien dire. Je ne sais pas d'où cela peut bien venir.

Je ne crois pas qu'une arme soit la solution à tous les problèmes, je ne crois pas à la violence. Je fais partie de ceux qui attendent, de ceux qui guettent, de ceux qui évoluent. Assis en cercle, dans la salle vide qui nous sert de lieu de réunion, nous attendons en écoutant les paroles d'hommes justes, en lisant de la documentation. Peu à peu, j'ai acquis un grand savoir sur les armes et sur la façon de s'en servir.

Jamais je ne me servirais d'une arme blanche, le contact du métal et de la peau, ouvrir la chair, pénétrer l'autre. Rien de tout cela ne me paraît possible. C'est l'arme à feu qui sauvera le monde. La mort à distance, le bruit et l'impact, l'efficacité technique, la beauté balistique. Transformer les hommes en gerbes de sang, les surprendre une dernière fois. Donner à leur vie l'assentiment du métal et du feu. Créer de longs sourires.

Je n'ai pas hâte, je ne suis pas pressé d'utiliser mes armes, je ne crois pas à la violence. Je crois à l'évidente cupidité, à la gratuité du geste, au plaisir d'essayer. Je sais cependant que je n'ai rien appris en vain, que tout cela va servir pour de bon, et là, qu'on pourra reconnaître ceux qui savent quelque chose, ceux qui n'ont pas perdu de temps, ceux dont les mains sentent déjà la poudre.

Ceux qui savent la valeur des armes.
Ceux qui peuvent voir cette société saigner.

 
EM
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés