Volé dans la tête d'un évadé Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Mal dans le dos, mal dans le cou, mal partout. Reins brisés, le corps dévoré par les moustiques, brûlé par le soleil, la peau craquelée qui part en morceaux. Au dessous, de la peau bien rose et tendre, pas encore prête. Plaies purulentes des piqûres de moustiques.

Les yeux plissés, fermés, les yeux presque aveugles. Sous la chaleur infernale, le corps ayant vomi toute son eau n'a plus que du sel à exsuder, une croûte de sel qui s'accumule, mettant à vif la peau, à vif les plaies.

Le dos brisé, broyé en mille endroits, en mille fragments, le dos comme un vêtement trop petit craquant de partout sous la tension, partant en capilotade, le dos ne porte plus rien, ne soutient plus la marche, se contorsionne, raidit les jambes et donne au corps une absurde démarche démantibulée, le tronc roulant d'avant en arrière, de gauche à droite, dans un effort pour mouvoir le pelvis sans trop de dégâts, sans hurler de douleur à chaque pas.
Les mains. Les mains pendantes, doigts raidis sur leurs poignet brisés.

Les mains se refusent à prendre quoi que ce soit, à assumer leur travail, désormais, ne serait-ce qu'à jouer leur rôle de balancier, d'équilibrage. Les mains pendantes, ridicules, doigts raidis comme des rats morts, raides, cassables, sentant la mort, doigts magiques ayant donné la mort si souvent dans le passé, et si vite ! en marche maintenant vers leur tombe, sous les ongles quelques traces de pus, de sang, tiré des plaies à vif, quand la démangeaison devient plus insupportable que la douleur des poignets brisés. Les pieds n'ont plus de plainte. Plus de peau, plus d'ongles, un orteil chacun, et plus de plainte ; leur agonie ne brisera pas la marche du corps, ils ne sont pas assez, pas assez vitaux pour qu'on s'arrête à eux, au feu d'enfer, aux barres d'acier portées au rouge sur lesquelles ils se posent alternativement, depuis des heures, ni aux cloques énormes, larges comme deux ongles, gonflant, rouges et puis blanches quand la peau se détache de la chair, gonflant encore, outres glougloutantes et puis crevant, rendant des litres de douleur et quelques centimètres carrés de corne, livrant, elles aussi, un coin de peau rose et tendre au piétinement, à l'écrasement infini de la marche et tout autour, ça n'est que du feu, de la lave en fusion, des torrents de phosphore, du napalm dans lequel on marche, de la cheville à la pointe des pieds, supportant à tour de rôle le poids d'un corps qui s'en va. Les pieds n'ont plus de plainte, ils porteront jusqu'à mourir. Et ils mourront.

Cerveau éteint, sens au minimum. Plus de vue, derrière les paupières craquelées par le sel, réduite à un chas, une fente entre deux boursouflures écarlates. Ouïe inutile dans ce désert où seul chante le vent, d'une belle voix de baryton basse, sur des tempos allant du largo à l'allégretto. Plus de goût sinon celui du sel, plus assez de peau d'expérience pour rendre le toucher, et le toucher n'est qu'une douleur. Feu, lave, plaies brisures. Douleurs fulgurantes, éclairs emportant la moitié de la tête, déchirant la peau raidie du visage dans une convulsion incontrôlable et consumant ce qui reste de poumons en un cri futile, irrépressible, douleurs de l'arrachement, de la brisure, du déboîtement, de l'écartèlement, douleur des tissus déchirés, des tendons cédant, des ligaments claquant comme des câbles trop tendus, des os fissurés comme un bois sec, fissures s'ouvrant, progressant le long de l'os et puis partant en milliers de minuscules éclats sous les coups cent fois répétés de la marche, de l'effort insensé pour avancer, douleur agaçante des plaies, des démangeaisons, feu de la peau rendant l'âme, douleur de bois des crampes dans les jambes, le toucher n'est qu'une douleur.

Il n'y a plus que l'odeur. L'odeur de merde, de mort, l'odeur de renfermé qu'il laisse derrière lui, qu'il noie à chaque pas sous l'odeur insensée de l'effort et celle si tendre, enivrante de miel et de roses, odeur chaude et sucrée de la bien aimée, où s'est réfugiée toute la mémoire.

FXS
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