Sénégal (II) Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Qui ne veut pas croire au principe d'Heisenberg peut aller au Sénégal. Par exemple. Tous les occidentaux à s'y être rendus en ont ramené le même mot : Toubab. Le Blanc. Les poches pleines de bonbons, de stylos et de piécettes. On y va pour voir, pour se rendre compte; mais c'est peine perdue. C'est nous qui attirons le regard, la foule incessante des quémandeurs, des harceleurs de tous âges, réclamant de la monnaie en échange de n'importe quoi : des montres, des téléphones, quatre bouts de ficelle, un corps à louer, une photo, un sourire.

Difficile de parler des gens, de la vie au quotidien, quand on n'en a vu que le vacarme et l'agitation des solliciteurs, les cris, les tiraillements et, parfois, le calme inespéré d'une chambre d'hôtel. Difficile d'aller au-delà de la relation donnant-recevant. Les habitants ne se laissent pas observer. On n'est même plus sûr d'être la manne, tant certains mettent d'agressivité dans leur voix ou dans leurs gestes. Plus le site est touristique, bien sûr, et plus vous avez l'impression de vous transformer en camion de la Croix Rouge. " Toubab, donne-moi 100 francs, 50 francs, un crayon, n'importe, qu'est-ce que c'est pour toi ! Toubab ! " C'est épuisant. C'est impossible. C'est d'une tristesse.

Alors, il n'y a pas trente-six choix. Il faut se fondre. Oublier les vêtements trop voyants, le bronzage trop beau, l'appareil-photo. Il faut prendre son bâton de marche, son sac le plus déchiré, des chaussures usées jusqu'à la corde, et couvrir sa tête de poussière. Il faut se présenter nu, humble et seul. Combien en ont le courage ? Ceux-là vous parleront des Sénégalais, de leur vie, de la jungle de Dakar, du joyeux foisonnement des petites villes de brousse, des villages de paysans où l'on ne possède que sa vie, et où on la marchande chaque jour à une terre trop sèche. Ceux-là pourront parler. Pas moi. Je suis resté dans mon personnage de touriste. J'ai loué les services d'un guide. Je ne connais des Sénégalais que ce que sa pudeur et son sens du commerce ont voulu n'en laisser voir.
Mais tout de même. Certains jours, je suis parvenu à me glisser dans la peau d'un fantôme. Soudain, plus personne ne me remarque. Des scènes surgissent alors, volées en passant, des scènes qui parlent et que je juge, avec tous les a priori d'un riche occidental qui se défend pourtant d'en avoir.

 
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C'est la dureté du travail. Assises à cheval sur la proue d'une pirogue, les jambes trempant jusqu'au genou dans une eau stagnante, dévorées par les moustiques, les ramasseuses d'huître sont en poste depuis sept heures du matin. Supportant sans broncher les quarante degrés, l'absence de nuage, la réverbération du soleil dans l'eau. Les mains fouillant sans relâche les racines des palétuviers. Elles récoltent à gestes rapides, précis, le regard ailleurs, dans la posture universelle des cueilleuses.
 
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Plus loin, un autre jour, nous trouvons les récolteurs de sel du Lac Rose. Esclaves libres, enchaînés à leur baraque de bois, à leur salaire de misère. Venus goûter à l'Enfer parce qu'on n'y trouve pas de patron. Chacun vient à son gré, muni ou pas d'une identité, pour quelques jours ou pour des années. Pas trop. Au Lac rose, on gagne sa vie au prix de sa santé. Le sel ronge la peau. Les ouvriers s'enduisent les jambes de graisse et plongent dans l'eau, grattent le fond, se tuent le dos et les yeux pour ramener, à la fin de la journée, quelques seaux d'une substance grisâtre qu'ils mettent à sécher. On ne travaille qu'un jour sur deux. L'organisme n'en supporte pas plus. On peaufine son tas les jours de repos. On attend les camions venus des raffineries, qui jugent la marchandise d'un oeil impitoyable, donnent quelques pièces pour un sac, des billets pour le tas entier. Personne n'a plus de huit ans d'expérience. Au delà, on arrête ou on meurt. Et pourtant, chaque jour apporte de nouveaux bras, venus des banlieues de la capitale ou même de Mauritanie, pour gagner de quoi manger et se faire oublier. Au Lac Rose, on ne pose pas de questions.
 
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Le village s'appelle Hacuna-Matata. A l'orthographe près. A trois cents mètres de là, sur une langue de terre nue, la fumerie de poissons étale son brasier en plein soleil. Deux gigantesques barbecues, d'une vingtaine de mètres chacun, séparés par une travée étroite. Une quarantaine d'hommes et de femmes y travaillent, à disposer les poissons, les retourner, les enlever, servir le lit de braises. La chaleur, ajoutée à celle du soleil venant frapper les tôles, est intenable. L'odeur âcre, condensé de toutes les odeurs du Sénégal nous suffoque. Nous ne restons pas longtemps. Un homme vient vers nous, les bras chargés de poissons séchés. Nous refusons avec des rires embarrassés. Nous voulons prendre une photo. L'homme s'énerve un peu. Il faut payer. Notre guide s'interpose mollement, puis finit par l'insulter d'un ton indifférent. " J'en ai assez, nous confie-t-il. Ces gars-là sont impossibles. Venez, on s'en va ".
 
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Décidément, j'ai l'impression de ne pas comprendre. De ne pas faire les bons gestes. De ne pas connaître les paroles rituelles. Plus tard, en y repensant, je me dis que ce fumeur était simplement, lui aussi, attiré par la manne touristique. Le besoin est tellement énorme, au Sénégal. Enorme ? L'écart de richesses qui nous sépare est abyssal. Quant au besoin, c'est une autre histoire. Besoin de manger, bien sûr. De boire. De se soigner. Et ensuite ?
Voilà surtout ce qui me choque. L'écart de richesses, évidemment, mais plus encore l'acharnement, cette revendication incessante, réclamant le droit au modèle occidental. J'ai l'impression d'être sale. D'être porteur d'une maladie hautement contagieuse, et de la répandre à chacun de mes pas. D'être comme un cinquième cavalier de l'Apocalypse, qu'on appellerait Cupidité. Pas un endroit où les yeux ne s'arrondissent sur notre passage, où les mains ne se tendent, où les corps ne se pressent. Les ouvriers du Lac Rose. Les fumeurs de poissons. Les commerçants du marché de brousse, pourtant si haut en couleur qu'on croit enfin avoir trouvé ce qu'on était venu chercher en Afrique. Mais ça n'est qu'une illusion. Son joyeux charivari se tourne bientôt vers nous, et la curée reprend. Loin des vendeurs d'épices, de colifichets, des étals d'apothicaires où l'on vend des cornes de zébu pour guérir la fièvre, derrière l'étalage luxuriant des tissus, voici le coin des céréaliers. On y vend des semences de toutes sortes que l'on tire d'énormes sacs blancs tressés en fils synthétiques. Des sacs estampillés Croix Rouge Internationale.

Même les enfants des villages de brousse se précipitent. Ils dansent devant nous, tandis que leurs mères marquent le rythme en frappant dans leurs mains. Un instant de fête. Spontanée ? Sitôt terminée, c'est la ruée vers les sacs de bonbons. Nous avions prévu d'économiser, pour les villages suivants. Nous cédons devant la presse. Nous donnons tout, avec un sentiment de ne pas faire tout à fait ce qu'il faut. Et puis une mère s'approche, son dernier-né dans les bras. Elle nous le tend, et nous le prenons. Endormi, l'enfant ne fait pas la différence. Il se blottit contre notre poitrine. " Garde-le, Toubab, dit sa mère. Garde-le. Emporte-le chez toi. Il sera heureux, là-bas". C'est atroce ? Telle est la puissance du mirage que nous véhiculons.

 
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Alors ? Quand rencontre-t-on des gens, dans ce pays ? Quand parle-t-on aux habitants sans traîner dans la conversation le spectre de son porte-monnaie ?

Tout le temps. Le meilleur moment est encore d'attendre que l'affaire soit faite, ou qu'il soit établi qu'elle ne se fera pas. En mélangeant allègrement affaires et discussions privées, les Sénégalais vous parlent, étonnamment, comme à un être humain. Pourquoi vouloir séparer le plaisir du marchandage et celui de la confidence ? Dans les deux cas, il s'agit d'un échange. C'est ce que j'ai mis tant de temps à comprendre. Le marchandage est l'occasion de parler de soi. D'ailleurs, vous remarquerez que même les produits destinés aux touristes ne portent pas d'étiquette. Vendre pour vendre, c'est un métier qui n'intéresse guère, au Sénégal.

Prenez Samba, notre guide. Malgré les questions d'argent qui nous ont opposés au cours de notre périple, nous terminons chez lui. Nous y déjeunons vers 5 heures, à l'ombre d'un citronnier poussant comme il peut dans la cour couverte de poussière. Samba règne en maître. Sa famille, mère, soeurs, filles, nièces et voisins, nous observent, assis sur le seuil de la maison. Lui donne des ordres, pour qu'on nous apporte des chaises, pour que le couvert soit mis, pour qu'on aille lui chercher ses photos qu'il nous montre fièrement. Il parle de son pays. Il parle du nôtre également, où il vit quatre mois par ans, le temps de troquer aux puces de Saint-Ouens tout ce qu'il aura pu ramener d'ici. Il veut prendre nos adresses, " au cas où on pourrait faire affaires ensemble, en juin prochain". Nous refusons. Il insiste. Nous détournons la conversation. Il ne nous en tient pas rigueur. Soudain, un sourire de gosse illumine son visage d'ordinaire si sérieux. Ses deux jumelles de sept ans nous font des mimiques espiègles dans son dos. Il nous présente tout son monde. Le plus jeune n'a que trois ans. En nous voyant, il se met à pleurer et se réfugie contre ses soeurs.
- Ben qu'est-ce qui t'arrive, gazouille l'une des deux femmes de notre petit groupe en se penchant vers lui. Tu es malade ? Il est malade ? demande-t-elle à son père.
- Non, non, ne vous inquiétez pas, répond-il. Rien de grave. Il a simplement peur.
- Peur ? Peur de quoi ? Pas de nous, quand même ?
- Eh si, ma petite dame, si, c'est de vous qu'il a peur. Il ne voit pas souvent de Blancs, par ici ". Il éclate de rire.

Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper. C'est bien un contact humain.

 
FXS
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