Lisbonne la douce Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
A trop rêver d'aller au loin trouver les traces des voyages qui m'avaient fascinés pendant mon enfance rêveuse, à trop vouloir connaître et savoir les arrivées exotiques de ces voyages, j'avais oublié leurs départs, comme j'avais oublié les hommes qui avaient navigué sur des mers ignorées. Je n'avais par contre pas oublié que l'Europe expansionniste de ces époques avait modelé le monde actuel. La signification culturelle de ces voyages étaient plus forte que la réalité : à quatre ou cinq siècles de distance, seul le "voyage dans le voyage" comptait. Je réflechissais à cela en contemplant le pavé luisant d'une ville étrange, où la simplicité de la vie semblait toute droit issue d'une histoire aussi pleinement assumée que celle de la ville dont je sillonnais habituellement les boulevards universels.
 
 
Les pavés de Lisbonne ont une douceur à nulle autre égale. Les pavés de Lisbonne vous attirent comme un lit profond. Les pavés de Lisbonne donnent envie de s'étendre au sol, les bras en croix, et de frotter sa joue contre leur faces usées en demandant humblement la permission d'être initié à la douce vie qui semble se dérouler ici, et dont curieusement l'on se dit qu'on semble être partie prenante, pour quelque cause ancienne, enfouie dans le passé commun de nos pays, dans l'histoire de cette Europe des voyages dont le souvenir est ici plus qu'ailleurs présent. Les pavés des trottoirs de Lisbonne, petits cubes de calcaire blanc et noir dessinant des motifs dont la variété surprend sans cesse le promeneur, qui passe ainsi plus de temps les yeux fixés au sol, la tête courbée comme un pénitent, sont usés par les pas répétés des lisboètes, et plus encore par le lent flux de l'histoire des mondes, qui part peut-être bien de la Place du Commerce. Mais chut, il n'est pas encore temps de révéler ce secret, et j'y reviendrais plus tard. Disons seulement, pour revenir aux pavés, que le promeneur impatient qui regarde trop les arabesques noires défilant sous ses pieds rate souvent les façades uniques d'azulejos resplendissants ou usés par le temps.
 
 
Car tout en se défendant de céder sur un air de fado à la trop classique trilogie lisboète pavés / azulejos / tramway, il faut que je vous dise la splendeur des rues de Lisbonne. Ce ne sont pas seulement les pavés dont la figure usée est parfois un miroir pour celle des hommes. Ce n'est pas seulement cette histoire qui traverse l'air commele son grave de la corne de brume d'un navire quittant la rade protégée de l'embouchure du Tage pour partir, artefact mythique, vers l'Océan. Ce sont ces façades toutes différentes, lisses et brillantes ou lépreuses et colorées, ou ternes, ou resplendissantes. Ce sont des bijoux anciens et modernes parmi lesquels, soudainement réduits à la taille d'une fourmi, on a le droit extraordinaire de se promener, par permission tacite et bienveillante des esprits de Lisbonne. Ce sont ces facades qui ruissellent au soir d'une lumière orange dont la couleur c'est sûr n'est pas tout à fait naturelle, d'une lumière plus profonde qu'aucune autre.
 
 
La lumière du soleil couchant est à Lisbonne une lumière spécialement créée pour cette ville : issue du ciel profond qui fait corps au loin avec l'océan atlantique, la lumière s'épaissit au contact des brumes invisibles qui montent du Tage sillonné de navires. Avec la marée, la lumière monte à la conquête des collines de la ville par l'estuaire ombilical de la Place du Commerce (chut !), et s'épanche progressivement par toutes les ruelles les plus serpentantes de l'Alfama, glissant sans bruit sur les pavés polis. On pourrait dormir sur les pavés de Lisbonne avec pour couverture cette lumière gentiment tirée sur l'épaule, sous l'oeil à peine étonné des lisboètes et sous l'oeil encore moins surpris des chats qui sont, eux, habitués à rivaliser de mystère avec Lisbonne la douce.
PmM
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