Fais un effort ! Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

"Effort". Le mot avait une saveur douce, une sonorité presque orientale dans ma bouche tandis que je le répétai jusqu'à en oublier le sens. De nombreux efforts mis bout à bout devenait sans effort une forêt ; une forêt de sapins sombres, et rugueux, et piquants. Je rêvais devant mon listing. Le mot "effort" venait en deuxième position sur la feuille perforée.

Décidément, l'Agence Nationale pour l'Emploi usait des grands moyens pour convaincre les nouveaux chômeurs dont je faisais partie de faire un point sur leur vie, de creuser les déficiences supposées de leur personnalité face au monde du travail. Après deux séances collectives de remise en forme de mon curriculum vitae, après une formation à l'intelligence d'entreprise (sic), je m'étais entendu proposer par un psychologue aux tics faciaux effrayants de prendre part aux premiers essais d'une nouvelle technique d'évaluation psycho-prospective. Le maintien de mes allocations dépendait de ce nouveau test : les récents accords entre le patronat et les syndicats obligeaient quasiment le chômeur à accepter tous les tests, toutes les humiliations, et au bout du compte tous les emplois que l'on pouvait lui proposer. Car en définitive, il devait bien être coupable de quelque chose pour avoir ainsi perdu son emploi, non ? C'est du moins ce que semblait sous-entendre le consensus mou qui avait laissé ce nouveau plan entrer en vigueur.

J'avais donc du remplir consciencieusement les formulaires du test de personnalité, décrivant minutieusement les aléas de toutes les périodes de mon enfance, détaillant ma vie professionnelle et ma vie personelle. Puis j'avais subi trois séances de travail avec le psychologue, où les aspects les plus anodins de mes réponses écrites avaient été analysées et enregistrées dans un ordinateur translucide. L'impression tenace d'effectuer une psychanalyse avec Hal ne m'avait pas quittée. La surveillance du psychologue grimaçant n'arrangeait pas les choses.
Et ce matin, répondant à l'appel d'une convocation péremptoire, j'étais donc venu récupérer les résultats confidentiels de mon analyse. Ces résultats restaient secrets, sauf pour le psychologue, le responsable de l'attribution des allocations et les sociétés futures auxquelles je pourrais postuler.
Je m'étais assis dans ce café pour parcourir la liasse informatique que l'on m'avait remise, assortie d'une rendez-vous pour la semaine suivante. Le dossier n'avait pas grand-chose à m'apprendre sur moi-même que je ne savais déjà. Il serait sans doute suffisant pour que n'importe quel responsable des ressources humaines le jette à la poubelle d'un air dégoûté. A moins que tous les autres dossiers soient aussi peu valables, voire accablants que le mien ?
Une des évaluations avait cependant retenu mon attention. Elle pointait les mots probablement les plus prononcés à mon intention par mon entourage éducatif.
Le premier était "Travail" et le deuxième "Effort". "Bien" ne venait qu'en neuvième position, juste après "Devoir" mais bien avant "Bravo".

Que "Travail" soit le mot plus prononcé, cela me semblait normal.
Mais "Effort" ! Avais-je donc tant manqué d'assiduité, avais-je donc tant failli à ce que l'on attendait de moi ? Je me rappelais bien sûr les quelques "encore un effort" et "doit faire un effort" qui parsemaient parfois mon carnet de notes. Je me rappelais aussi l'appel régulier à ranger ma chambre ou à mettre la table : "fais un effort". Travailler, j'en voyais maintenant l'utilité ; je savais apprécier l'acuité que procurait à mon esprit la pratique régulière d'une réflexion approfondie sur un sujet donné. Je reconnaissais la nécessité d'alimenter ces réflexions par les informations issues d'un travail régulier. J'avais subi l'expérience traumatisante du service militaire et paniqué en constatant lors de la reprise de mes cours les dégâts qu'avait occasionné une année de farniente intellectuel. Non vraiment, travailler ne me faisait pas peur. Mais faire des efforts ! Pourquoi ? Avais-je donc tant démérité ? Et cela ne semblait pas prêt de s'arrêter. Je voyais déjà la grimace du prochain psychologue : "il faut faire des efforts pour améliorer votre profil". Je voyais déjà la moue du prochain recruteur : "Votre évaluation me semble laisser entrevoir une certaine difficulté à faire des efforts..."

Depuis longtemps déjà, je trouvais difficile d'accepter que notre vie tout entière soit centrée sur un travail rémunérateur comme seule forme d'accomplissement social. Travailler, bien sûr, mais pourquoi ne pas travailler sans contraintes à l'accomplissement d'une œuvre personnelle, sans visée pécuniaire, sans nécessité de rentabilité ? Quelques réflexions nourries d'un travail personnel me donnaient parfois l'impression d'appréhender fugitivement la structure global de notre société, de sa construction, et les raisons historiques, politiques et religieuses des ses mécanismes fondamentaux. J'en tirais une grande amertume. Il me semblait alors que nous étions un peuple d'esclaves volontaires de nos peurs et de notre avidité. La Liberté toujours mourrait sous le carcan. Ceux qui acceptaient de vivre avec leur avidité naturelle devenaient les bourreaux des autres : les autres, ceux qui ne faisaient pas l'effort de surmonter leur répugnance à exploiter la faiblesse ou la crédulité de leur prochain. Du coup, je trouvais normal de ne pas vouloir faire d'effort. Peut-être que tous les efforts tendaient tous à nous faire devenir les bourreaux de notre propre humanité ? " Bourreaux " était sans doute un peu excessif, mais ceux qui préféraient exploiter les autres en usant de leur égoïsme pour se prémunir de toute empathie, ceux-là ne méritaient-ils pas le nom de bourreaux de leur propre humanité ? Trop réfléchir à cela me rendait malade. A force de concessions, il me semblait devenir un des leurs, il me semblait abdiquer. Et il avait fallu que je fasse des efforts pour en arriver là. Des efforts ! Revoyez les temps heureux de votre enfance : superposez sur ces images riches et colorées un énorme mot " Effort " en caractères gras et blancs. Tout devient gris. Vous avez l'impression d'avoir gâché ou détruit quelque chose. Vous comprenez ce que je ressentais dans ce café, les yeux fixés sur mon listing.

Demain peut-être, je cesserai de faire des efforts. Demain, ou bien la semaine prochaine, lors de mon entretien avec le psychologue. Peut-être que je jetterai l'éponge, trop fatigué pour tenter de m'expliquer. Je dirai juste que je ne veux plus faire d'efforts, et je laisserai ses yeux s'affoler dans son visage automatique. On lui demandera sans doute pourquoi une des personnes dont il a la charge a décidé de ne plus venir, de ne plus chercher de travail. On lui demandera de faire des efforts pour améliorer sa productivité. Il dira oui, sans doute.

 
PmM
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés