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Acte 1.
 
Ca y est, il vient de prendre le vélo en maugréant. Il sait que pédaler le met en nage, que la chaleur est insupportable et que des mouches viendront se coller sur ses jambes nues. Il sait que s'astreindre à une heure d'exercice par jour n'est pas son idée mais il ne sait plus qui la lui a fourré dans le crâne. Il n'en veut à personne, il est tout simplement incapable de se souvenir de sa dernière conversation avec une personne susceptible de lui avoir conseillé une quelconque pratique sportive. Alors il va faire ses courses comme ça, en short, comme un cycliste. Il n'a pas fait cent mètres sur son moutain-bike que déjà la transpiration commence à alourdir son tee-shirt. Il n'a pas beaucoup mangé ce matin, il a beaucoup bu hier, il espère vaguement que tout cela se compense. Il n'aime pas se bercer d'illusion, enfin presque.
La grande descente, de la maison au stade, dominant la baie, près de cinq cents mètres avec les mains crispées sur les freins, tétanisé sur la selle, pour que la vitesse ne dépasse pas les capacités du pilote. Un coup de frein à chaque passage piéton, faire semblant de respecter les piétons pour stopper le vélo, mettre pied à terre, reprendre son souffle, lâcher le guidon. Surtout faire semblant de chercher quelque chose pour ne laisser voir aux passants qu'on a peur en vélo. Il se maudit pour la première fois de la journée d'habiter un quartier construit sur une colline, et, dans ce quartier, d'avoir choisi une des maisons les plus hautes. Sinon, la vue est très belle. Et la maison est très bien. Il est venu s'installer là il y a près de quinze ans, à l'époque, il y avait très peu de maisons sur la colline. C'est maintenant presque devenu un quartier chic avec de jolies pelouses et un centre commercial flambant neuf. Il y a même un centre culturel qui programme des concerts et des animations artistiques pour tous les publics, des enfants au troisième âge. Il ne sort plus beaucoup, ne reçoit pour ainsi dire jamais, il travaille un peu, surtout à la maison, il regarde la télévision de temps en temps, il jette un coup d'œil à Internet tous les matins, il mange debout, le front appuyé contre la fenêtre. Il ne met jamais le chauffage.
 
Acte 2.
 
Il fait très chaud depuis quelque temps, il doit y avoir la guerre quelque part a dit la jeune fille du magasin de souvenirs. Elle ne vend pas grand-chose en ce moment, c'est normal, les touristes viennent de s'en aller, c'est le début de l'automne, il n'y a plus beaucoup de monde sur les chemins de bitume du quartier, plus d'agitation devant le monastère près du fleuve. Les journaux ne racontent rien de très intéressant, il paraît que le gouvernement va changer, il paraît que le ministre de l'industrie est corrompu, l'équipe nationale de foot a gagné 3-0 contre l'Autriche, les prochains Jeux Olympiques seront organisés à Minsk. Il regarde les rails du tramway, avec défiance d'abord, c'est dangereux pour un cycliste, puis il regarde le réseau de métal dans les pavés, les petites touffes d'herbe qui jaillissent dans tous les interstices possibles, le trottoir en grosse pierre, un bus qui passe, presque vide. Il traverse l'esplanade pour se rendre chez l'épicier, il ne va pas dans le centre commercial flambant neuf, il achète de quoi manger pour son repas du soir, à boire aussi, évidemment. Deux paquets de cigarettes, il en fumera la moitié d'un mais n'aime pas l'idée de tomber en panne de clopes, il n'aime pas l'idée de fumer d'ailleurs, mais c'est assez occupant, on se lève pour aller chercher le briquet, le paquet, le cendrier, on fume, on écrase son mégot, on attend le moment d'en fumer une autre, parfois, pas assez rassasié, on allume la suivante tout de suite, avant de l'écraser, vaguement écœuré, après deux bouffées. Il fait semblant de lire, il lit des livres amusants, récents, rarement autre chose, il les achète à la librairie du centre culturel, sur la première table en entrant, il vient d'en acheter deux nouveaux, il les met dans son sac-à-dos, il remercie la caissière, il achète les livres dont la quatrième de couverture dit qu'ils sont irrésistiblement drôles, parfois, il glousse seul dans sa maison en lisant. Il pense qu'il devrait inviter la vendeuse de la boutique de souvenirs à prendre un verre de vin, il se dit qu'il est trop vieux pour elle mais que demain pourquoi pas, il se dit aussi qu'il se voit mal inviter une jolie fille en short, alors que demain il pourra prendre la voiture et mettre un pantalon. Il se dit qu'il laisse tomber. Il marche vers son vélo, il défait l'antivol, il fait quelques pas à côté de lui avant de l'enfourcher. Il commence à transpirer.
 
Acte 3.
 
Il reprend le vélo. Devant lui, la longue côte de l'avenue de la Chapelle, une horreur de goudron, trois fois rien à descendre en voiture, un enfer à grimper. Il est resté sur un développement assez puissant pour profiter de la vitesse acquise sur le plat. Il a posé les mains sur le haut de son guidon de course, il n'a plus besoin des freins. Au premier tiers de la côte, ses mollets commencent à tirer. Sa roue avant zigzague de plus en plus. Il pousse en changeant de plateau, il se recule sur la selle, il faut qu'il en achète une autre, celle-ci est trop dure. Il pourrait marcher, c'est ce qu'il faisait d'habitude, rien ne lui plaît plus que de marcher, mais c'est un peu long, pas pour lui, non, c'est un peu long, c'est tout. Il ouvre la bouche pour respirer plus à son aise, une goutte de sueur, deux, sur le guidon. Il fixe sa roue avant pour ne pas regarder la distance qui lui reste à grimper, il se repère parfaitement au marquage routier sur le sol. Il est presque en haut, il a l'impression d'être à l'arrêt, il est à l'arrêt, il vient de poser un pied au sol, il est en nage, il est en haut. Il tourne sur la droite, un long plat légèrement en descente, trop de vent, son tee-shirt claque sous ses aisselles, un camion le double en le serrant d'un peu trop près. Il s'arrête, il tourne à gauche. Une nouvelle côte, plus facile, il passe devant un chantier, il sait que les gens le regarde, il ne veut pas s'arrêter, un virage en montée sur la droite, la dernière côte, il n'y arrive jamais. Il s'arrête au bout de vingt mètres, ses jambes sont trop douloureuses, il besoin des les étirer un peu, son vélo est trop petit, il fait quelques pas en tenant son vélo. C'est reparti, il choisit un développement très facile, vu de côté on dirait qu'il pédale comme un clown sur un monocycle, un mouvement d'une rapidité hors de proportion avec sa vitesse actuelle. Une auto-école le double, quelqu'un lui crie quelque chose sur le ton de la moquerie, il n'écoute pas. Il est presque en haut de la côte, il coupe un virage à gauche, une voiture pile, il ne l'avait pas entendu, le conducteur le regarde longuement, médusé, il ne fait même pas attention à lui. Il est dans sa rue. Il voit sa maison, il descend de vélo, il ouvre le portail, pose le vélo contre un mur, rentre chez lui, il n'a pas faim, il boit un grand verre d'eau glacée. Il se met devant la télévision, il ne rentrera pas le vélo dans le garage, il ne regarde pas la télé, il fixe quelque chose sur le mur, je crois que c'est une photo.
 
EM
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