Valparaiso, la ville des chiens paisibles Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
J'étais sur le point d'embarquer pour les îles perdues du pacifique ; il me fallait attendre ici, à Valparaiso. J'aurais pu poser mon sac dans cette ville sans chercher à savoir si elle était vraiment cette cité portuaire et mythique dont le nom enchantait mes navigations imaginaires. Et de fait, il me fallût plusieurs heures de marche pour trouver ici autre chose qu'un port sud-américain encombré de bateaux et d'industries, de fils électriques et de bus suicidaires.
 
 
Il avait fallu qu'entre deux immeubles gris une bouffée d'iode viennent trancher net les relents mazouteux de la circulation klaxonnante. Il avait fallu qu'entre deux autres immeubles un chien tranquille soit mon guide vers les antiques ascenseurs. Au milieu de la foule pressée, les chiens semblaient ici jouir d'une inexpugnabilité sûrement imaginaire : étendus sur les trottoirs, le corps au soleil, la gueule à l'ombre, ils constituaient des ilots épargnés par la marche des piétons. Il devait y avoir dans cette ville un décret tacite et secret pour le préservation du bonheur des chiens. En retour, les chiens témoignaient de la perpétuation d'une certaine tradition : l'océan immense, les marins en vadrouille, la cacophonie circulatoire, le mélange des passants pressés et des chiens nonchalants, l'iode, la sirène d'un bateau. Je touchais presque à une certaine idée d'un Valparaiso mythique ; presque...
 
 
Et donc un chien aimable me guida jusqu'aux ascenseurs sans âge dont les filins, les crémaillères, les cabines, les tourniquets de fonte patinée par les mains semblaient les revenants d'une exposition universelle du siècle dernier ou d'un musée de l'art industriel. Et grâce à eux, je gagnais les hauteurs de Valparaiso. Et grâce, je trouvais une théorie de maisons faites d'une fine tôle ondulée peinte de couleurs vives ou pastels, je trouvais l'harmonie d'un hameau intemporel inclus dans une ville industrielle. Et ce n'est pas son port, ni dans sa ville basse, ni pour autant dans ce quartier ancien que réside ce qui pourrait être une espèce d'âme de la cité chilienne. Non, bien sûr.
 
 
Bien sûr. C'est dans l'oeil de ce chien qui me demande "Qui es-tu, voyageur?". "Hé le marin, tu cherches aventure dans quelque tripot ?". "Veux-tu reposer tes membres fatigués par les mois de roulis, entre les draps rugueux de quelque hôtel du port ? Préfères-tu si la chance t'aide dépenser tes gains avec du vin et des femmes dans les restaurants faussement chics du beveldère, entre les maisons de tôle dont certaines ont plus d'histoires que les palais d'Italie ?" "Décides-toi, marin !"
 
 
Il faut croire qu'ici le soleil a une humeur spéciale. Ses vapeurs m'ont grisé plus sûrement qu'un vin. Et ce chien épuisé qui laisse aller sa gueule, celui-là même m'a parlé tout à l'heure, j'en jurerais par tous les saints de la vieille Europe. Non, je ne suis pas marin ! Et pourtant ici, sur les trottoirs du port, sur les pentes du haut, je laisse mon corps adopter sans effort la démarche du bourlingueur, et je cherche du regard la boutique enfumée où sans un mot superflu on percera d'un coup le lobe de mon oreille pour qu'enfin en sortant je puisse arborer l'anneau d'or éclatant. J'ai passé le Cap Horn !
 
 
Trêve d'enfantillages ! Va vite à ton hôtel ! Demain tu partiras vers un plus grand voyage... Ici, ce n'est qu'un port où rien ne te retiens.
Ici, ce n'est qu'un port mais tu y reviendras. Ah Valparaiso !
 
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