Toi aussi, deviens la Mort ! Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Avant
 

La Mort est unanimement crainte et respectée. Personne ne se moque d'elle, sauf de jeunes abrutis convaincus qu'ils ne mourront jamais, rira bien qui rira le dernier. Tu es petit, moche et les gens se moquent de ta voiture ? Tu fais la queue deux fois plus longtemps que tout le monde à la boulangerie et la personne devant toi prend systématiquement la dernière portion de pudding que tu convoitais en salivant ? Les filles (ou les garçons) te regardent comme si tu étais une blatte géante ? Mon ami(e), j'ai la solution (sauf si tu es vraiment une blatte géante) : deviens la Mort, plus personne la ramènera à la boulangerie. Mais comment devenir la Mort, t'exclames-tu et tu as raison, comment, mais comment donc, d'accord j'ai compris. Eh bien, jeune bambin, il y a deux façons de devenir la Mort : la première, la plus facile, est d'aller à la boulangerie avec un AK 47, de dessouder les clients et d'étouffer la boulangère avec du pudding, puis de cavaler dans la rue en tirant sur tout ce qui bouge, femmes, enfants, teckels, jusqu'à ce que tu rencontres ta propre mort, qui, n'en doutons pas, portera un uniforme. Plus personne ne se foutra de ta gueule, mais tu seras mort, c'est ce que l'on appelle l'inconvénient de la méthode 1. La méthode 2, que j'ai mise au point moi-même et qui a fait ses preuves dans mon quartier, est autrement plus sioux. Il ne te reste plus qu'à suivre scrupuleusement les instructions suivantes :

1. Le costume.

Quiconque veut ressembler un tant soit peu à la Mort ne peut faire l'économie d'un costume adéquat. En effet, la Mort ne porte pas de jogging, encore moins des tongs. Notre modèle sera donc le costume de la Mort dans Le Septième Sceau d'Ingmar Bergman, dont tout porte à croire qu'il connaît la Mort personnellement. Donc, de bas en haut : une paire de bottes en cuir noir, un collant noir (pas trop moulant quand même, la Mort a sa dignité), un justaucorps (c'est comme un col roulé en acrylique) noir et une cagoule noire (éviter une cagoule trop ample, la Mort n'est pas molle du béret, ou trop serré, la Mort n'est pas un gros rougeaud bouffi). Maintenant, regardez-vous dans la glace, vous êtes ridicule… Bon sang, mais c'est bien sûr, la cape ! où avais-je la tête ? Drapé dans une large cape noire comme la nuit noire, vous serez irrésistible. Je sens que ça vient, on va y arriver.

2. Le maquillage.

Imaginez la Mort, à quoi pensez-vous ? A une tête de mort, bien sûr, satané galopin ! Là, il y a un choix crucial à faire : ou bien la chirurgie plastique, mais vous risquez de ressembler d'avantage à Michael Jackson, ou bien le maquillage à la poudre de riz, bien plus économique. Pour atteindre à la perfection blafarde que nous recherchons, il faut étaler uniformément une épaisse couche de poudre de riz sur tout le visage (du moins, ce qui dépasse de la cagoule). Avis à ceux qui transpirent abondamment, ce qui peut arriver aux meilleurs d'entre vous habillés en noir en plein mois de juillet, préférez le plâtre. Vous pouvez également rehausser vos yeux mystérieux d'un trait de noir (pas trop, sauf si vous voulez évoquer le cadavre de Cléôpatre). Voilà, putain, ça le fait carrément ! Vous foutez les boules, nom d'un chien mort, ça va chier à la boulangerie, ah ah ah !

3. La démarche.

Ressembler à la Mort implique un certain travail corporel. La Mort avance de façon lente et silencieuse, raide comme euh,… la Mort, quoi. Quand vous marchez, les gens ont l'impression que vous dansez du disco sur place, ou que vous imitez le teckel parkinsonien, je vois, y'a du boulot, ne nous décourageons pas. Tout d'abord, prenez la mesure de votre rôle : on n'est pas n'importe qui, bordel, les gens doivent de faire dessus en nous voyant à la boulangerie, doit y avoir du pudding à gogo à n'importe quelle heure de la journée, nom d'une pipe. On est la peur la plus profonde de toute cette racaille, mon pote, voilà, redresse-toi, ah ah, on se sent un autre homme maintenant, hein ? Elle est où la blatte géante, hein, elle est où ? Entraînez-vous à la maison pour la démarche souple et silencieuse et je vous garantis que vous allez faire un malheur. Attention, vous marchez sur votre cape, mais ça vient bien.

4. La voix.

Grâce à Terry Pratchett, nous savons désormais que la Mort PARLE COMME CA. Ca vous la coupe, pas vrai mon petit pote ? Va falloir bosser sur ce coup là, non ? Je vous le refais, tiens, JE SUIS LA MORT ET J'EXIGE LA DERNIERE PART DE CE PUDDING, ça me ferait mal que la boulangère essaie de vous niquer sur la monnaie après un coup pareil. Il est essentiel que vous perdiez votre accent, surtout si vous êtes toulousain ou québécois. Autre chose, la Mort ne perd pas son temps en explication ou en justification (vous avez déjà vu la Mort dire : "NON, PAS CELLE-CI, L'AUTRE AVEC LA CERISE CONFITE DESSUS, VOILA, MERCI, COMBIEN QUE JE VOUS DOIS ?"), non la Mort est laconique et sèche. Si vous ne vous en sortez pas avec la voix (style : "JE SUIS LA MORT, CON") contentez-vous de désigner d'un geste lent et théâtral votre part de pudding.

5. La faux.

C'est bien connu, la Mort ne se sépare jamais de sa faux. Il faut bien reconnaître que c'est un accessoire assez peu commode en ville : d'abord, pour le problème évident du transport (essayez donc de prendre le métro avec une faux pour voir), ensuit parce que, il faut bien l'avouer, c'est plutôt dangereux comme rasoir. Si vous voulez éviter les remarques désobligeantes du style "oh, regarde maman, le monsieur s'est coupé l'oreille" (comment diable avez-vous réussi ce coup là avec une cagoule ?) ou encore "monsieur, vous mettez du sang partout sur le pudding", je vous conseille de vous munir d'un outil de travail moins voyant, genre machette ou grosse serpette. On y perd certes en esthétisme, mais on y gagne en efficacité, d'autant plus que vous économiserez sur les cagoules, non, vraiment, faites-moi confiance, laissez tomber la faux, non, posez-la par terre doucement, voilà, ouf, on a eu chaud.

6. Quel comportement adopter en public ?

La Mort est toujours digne et glaciale, quelles que soient les circonstances. Cependant il vous faut veiller à éviter certains pièges qui pourraient vous déstabiliser. Par exemple, évitez d'aller voir au cinéma des films comme "Docteur Doolittle" avec Eddie Murphy, ou encore d'aller faire vos courses à Auchan (surtout si vous devez acheter du papier-toilette et de la litière pour Satan, votre cochon d'inde). Soyez digne et taciturne à chaque instant, ne soyez pas trop expansif (la Mort ne fait pas la bise à sa concierge) et surtout, surtout ne gambadez jamais. Un dernier conseil, un petit truc tiré de ma longue expérience, ne tournez jamais la tête trop vite, il se pourrait que votre cagoule reste en place et que votre visage ne soit plus en face de l'ouverture. Comment garder son flegme en zigzaguant à travers la rue en hurlant "JE SUIS AVEUGLE", avant de finir lamentablement éclaté sur la vitrine de la boulangerie parce que vous avez marché sur votre cape une fois de trop ?

7. Comment se faire des amis ?

C'est ce que nous allons appeler le point problématique de la méthode 2. Peu de gens sont susceptibles de devenir amis avec la Mort. Avant toute chose, évitez les hôpitaux, votre visite pourrait être mal interprétée. Non, autant vous l'avouer tout de suite, vous avez peu de chance de sympathiser avec d'autres personnes que des croque-morts de profession (vous pouvez aussi tenter votre chance avec les thanatonautes de Bernard Werber, on a leur numéro de portable). Peut-être aussi que quand la Mort viendra vous chercher, elle fera de vous son fidèle second, quoiqu'il soit plus probable que vous finissiez rongé par les asticots, comme tout un chacun. La Mort est seule et fait peur à tout le monde, rentrez-vous ça dans le crâne, mais en contrepartie, elle mange du pudding à longueur de journée.

Voilà, mon jeune ami ! Grâce à tous ces excellents conseils, tu seras rapidement une des stars de ton quartier et les gens te regarderont d'un autre œil à la boulangerie, sacré veinard ! Et n'oublie jamais, petit sacripant, "tout vient à point à qui sait attendre, notamment la Mort" ! Ah, que seriez-vous, chers lecteurs, sans KaFkaïens Magazine, je me le demande…

 
Après
Engt Bekerot
 
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