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Erwann avait avalé un repas frugal dans une de ces cafétérias délabrées et anonymes qui faisaient l'angle de la plupart des rues. Un peu de riz graisseux, quelques beignets de viande inidentifiable, un verre de bière locale au goût plutôt léger et une boule de gelée visqueuse et parfumée en dessert. Ce n'était pas le meilleur repas qu'il ait jamais fait, mais cela lui avait permis de repérer un groupe de spacio-surfeurs. Il avait siroté sa bière lentement jusqu'à ce que la petite bande se lève et sorte sur le trottoir maculé. Il était sorti derrière eux, révisant ses connaissances de spaciosurf pour faciliter le premier contact qu'il lui restait à établir. Il fallût à peine cinq minutes avant qu'un incident ne lui permette de faire leur connaissance.

Pour être précis, ce furent eux qui prirent l'initiative : un des surfeurs en embuscade derrière une poubelle plaqua Erwann au sol, enfonça légèrement un tournevis aiguisé dans son oreille, le pria de ne pas bouger tout en assortissant cette demande de quelques vigoureuses injures, et appela ses camarades qui d'ailleurs avaient accouru quand ils avaient entendu le fracas de la poubelle qui roulait au sol.

" Ne bouge pas, connard, où je te perce la tronche."

Entouré de surfeurs menaçants, Erwann essaya d'adopter un profil plutôt bas. Les spacio-surfeurs formaient vraiment un caste à part : leur sport consistaient à coller une bulle de survie camouflée sur le flanc d'un des énormes cargos qui assuraient les liaisons spatiales et à tenter de survivre au voyage. Allongé dans sa bulle, le surfeur attendait les bonnes conditions pour tenter un coup de surf : le surf spatial consistait à déployer en plein vol le cable reliant la cabine de la bulle à sa base ventousée à la coque. Le filin pouvant mesurer plusieurs centaines de mètres, la bulle flottait dans l'éther, avec une trajectoire parallèle au vaisseau parasité. Sur les très gros cargos, plusieurs dizaines de surfeurs pouvaient ainsi entourer le vaisseau en plein vol, à la merci d'un astéroïde ou d'un changement de cap trop brutal.

Evidemment, cette petite caste en marge de la société comportait plus de pitres imitateurs que de véritables surfeurs. Puisqu'il fallait des marginaux pour permettre aux enfants des bourgeois galactiques de faire leur petite révolte personnelle avant de devenir médecin, avocat ou animateur de show télévisé (voire chanteur de tridéo), les surfeurs étaient là, avec ce qu'il fallait de drogues plus ou moins exotiques, de multi-sexe orgiaque (pour conspuer la libération sexuelle à la papa) et de laser-rock décadent (pour conchier les rengaines commerciales de la tridéo).
Et bizarrement, c'est grâce aux surfeurs que le premier contact avec une civilation extragalactique avait pu se dérouler dans de bonnes conditions. Les Trekkies (le petit nom des Tr'reks), nettement plus avancés technologiquement, utilisaient des vaisseaux aux formes organiques dont les longs pédicules ressemblaient à des bulles de surfeurs. Accessoirement, ces pédicules servaient à gauchir l'espace pour franchir le vide intergalactique. C'est un vaisseau Tr'rek qui avait établi le premier contact en prenant un cargo couvert de surfeurs pour un de ses vaisseaux en panne. Et les surfeurs avaient donc tenu un rôle bien particulier dans ce premier contact, ce qui leur conférait une grande considération et une certaine immunité dans certains lieux de la galaxie terrienne, et de manière équitable le rôle peu enviable de bouc émissaire dans tout un tas d'endroits charmants et reculés, où la naissance d'un quelconque drok à cinq pattes se transformait immédiatement en pogrom contre les sorciers chevelus. Malgré sa diaspora galactique, l'humanité restait la même.

Cette ostracisme rampant et la méfiance qui lui répondaient étaient sans aucun doute les causes de l'agressivité du surfeur qui avait plaqué Erwann au sol. Le malentendu fut rapide à dissiper : errant, libre, pratiquement sans ressources, Erwann n'avait pas la carrure d'un ennemi irréductible des surfeurs. Il avait besoin d'aide, et le dialogue pût s'engager. Erwann passa donc effectivement la nuit près d'un braséro, dans un terrain vague, sirotant un verre de bière maison terriblement forte et râpeuse.

Son intuition avait été correcte. Les surfeurs étaient en mesure de lui dresser un panorama politique de Khartan. Erwann apprit ainsi qu'il régnait un fragile équilibre entre le pouvoir officiel et les guildes corporatistes qui contrôlaient l'économie de la planète. La triade, une organisation d'inspiration maffieuse corrompait ça et là des bribes de la société autorisée, et dirigeait directement toute l'économie occulte et illégale. La violence était souvent une monnaie d'échange régulière, et pas seulement entre les clans de la Triade. On murmurait -mais pas trop fort pour ne pas se ramasser un coup de matraque- que la police locale et la milice des guildes aimaient bien se retrouver de temps en temps pour des rencontres peu amicales. Les troisièmes mi-temps étaient elles consacrées à la chasse au surfeur.

Au milieu de cette violence diffuse et confuse, la Secte de la Nouvelle Terre préchait sa bonne parole expansionniste et colonialiste, tout en assurant ses arrières avec un bon vieux service d'ordre dont les fortes carrures, les cheveux rasés et les matraques en plastacier étaient à peine masqués par d'inélégantes robes de bure. La secte s'appuyait sur un troupeau rapidement conditionné pour s'introduire de force dans les rouages de la société Khartanienne. Apparemment, les frères Sézières étaient liés d'un manière ou d'une autre à la secte : l'énoncé de leur nom avait jeté un froid autour du braséro. Il faudrait élucider ce point. Erwann s'endormit en songeant à cela, roulé dans un tas de vieilles pelures qui constituaient une niche douillette sous l'auvent improvisé d'un vieil aérobus calciné.

Le lendemain, il gagna le centre-ville...

 
A suivre...
 
PmM
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