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David est un jeune con.

David est un jeune cadre, embauché, depuis quelques mois, à Big Telecom, une entreprise travaillant dans le domaine des télécommunications, secteur porteur en cette période d'explosion des téléphones portables et autres babioles à vous pourrir l'existence. David est un employé modèle ; du sang neuf dans une entreprise vieillissante qui s'est engagée dans la voie du progrès sans avoir pensé à transformer sa pyramide des âges qui ressemble plus à une trompette qu'à une pyramide. Inutile de vous décrire le pedigree de cette immense entreprise qui possède des filiales dans tous les coins de France et du monde. Une entreprise à l'échelle inhumaine, une entreprise à l'échelle des capitaux, cette échelle qui dépasse l'entendement des êtres normalement constitués.
Après trois mois, David a su s'intégrer à l'ambiance et au rythme de travail typique de ces immenses boîtes où les fainéants se noient dans la masse sans nom des salariés. Beaucoup l'appellent quand même Monsieur Deflanne, car il ne faut pas oublier que David a fait une école d'ingénieurs ; donc par ce billet factice, il a droit à tous les égards. David est aussi un provincial qui est monté à la capitale pour donner un plus à sa carrière. Il est un mangeur de projet, un dévoreur de travail. Rongé par l'ambition, il est un peu, voire très fainéant. Heureusement, pour lui, l'entreprise s'est dotée rapidement de l'accès à Internet pour tous. Cet Eldorado de liberté, ce moyen de communiquer plus vite peut aussi être un formidable passe-temps, un moyen de se vider l'esprit, quand le travail devient trop prenant, trop stressant. David sait qu'il ne peut pas réfléchir trop longtemps. Après trois quarts d'heure de travail de qualité, David s'oblige un passage sur sa messagerie ou sur le net, un moyen pour lui de recharger ses batteries.

La communication interne de l'entreprise (qui n'était pas brillante jusqu'alors) utilise de plus en plus ce nouveau média. Ainsi, deux personnes d'un même service qui se voient tous les jours, vont s'inviter à une réunion en s'envoyant un mail. Cela évite les temps de parole inutiles, les incompatibilités d'humeur, et surtout cela développe l'insociabilité d'entreprise (déjà très répandue) et la froideur administrative.
David, en tant que jeune cadre dynamique, en tant que potentiel hiérarchique, se doit d'utiliser Internet pour ses communications internes et externes, pour ses recherches bibliographiques, et bien sûr aussi pour son plaisir.
Un plaisir multitâche comme son ordinateur, qui va de la musique à l'insolite, qui va de la culture à la pornographie. Dans cette profusion de sites, David cherche les plus originaux, les note, et les classe dans un répertoire particulier de son ordinateur. L'insolite est le stimulateur de sa recherche, parfois l'unique intérêt qui le fait se lever le matin pour aller travailler.

***

Le réveil vient de sonner. David, par un geste de survie organique, tend sa main et éteint tout de suite ce bruit strident gênant pour sa récupération corporelle. Ses yeux se referment encore quelques minutes ; quelques minutes suffisent pour le propulser dans une rêverie supplémentaire, quelques minutes suffiront pour un retard d'une heure au travail.
Après un rodéo sur l'autoroute, David court dans les couloirs de Big Telecom pour rattraper ce temps qui l'échappe. Trop tard. Arrivé dans le bureau paysager, il remarque tout de suite le visage sévère de son chef. Celui-ci se lève et se rapproche calmement de David, avec un pas bruyant et sévère. Sans attendre d'être à sa hauteur, il hurle dans la salle, faisant retourner la foule des curieux habitués à ce type de situation.

" - Tu as oublié la réunion de ce matin. "

David reste un moment hébété. Puis tout d'un coup, les connections neuronales font leur travail,

" - Merde ! j'ai complètement oublié", puis reprenant le contrôle de la discussion, il rajoute," tu sais, il m'est arrivé un truc dingue. "

David fait une pause, avale sa salive en réfléchissant à l'immense mensonge qu'il va devoir raconter pour faire passer la pilule. Mais son chef lui coupe l'herbe sous les pieds.

" - Je ne veux pas savoir ce qui s'est passé ce matin, mais le résultat, c'est que c'est moi qui me suis tapé les clients de Munich, tout en allemand. Je te rappelle que je n'ai pas ton niveau d'allemand. J'avais un peu l'air d'un con.

- Je suis désolé, rétorque David, ne pouvant s'empêcher de rire.

- Vous n'avez aucun sens des responsabilité, Monsieur Deflanne, affirme son chef en haussant la voix pour que tout le monde entende la sentence hiérarchique.

Clôturant la discussion, le chef sort énervé du bureau. David n'ose plus sourire. Tous ces collègues de travail continuent à le regarder. Certains rigolent, d'autres sont plus compatissants. David se demande lequel de ces deux comportements il préfère. Sans doute ni l'un, ni l'autre. L'ignorance serait la meilleure attitude pour son réconfort, mais c'est trop leur demander.
Il s'assoit un instant. Il ne peut plus vraiment sourire car ce n'est pas sa première erreur professionnelle. Sa période d'essai a été déjà prolongée par son chef, pour les mêmes motifs ; David commence à craindre pour son avenir.

***

Rien de très alarmant. Il n'y a pas mort d'homme, du moins, pas encore. S'installant devant son ordinateur, il va surfer quelques minutes sur le net. Utilisant un moteur de recherche classique, il entre un mot, un mot qui lui permettra de trouver le site insolite de la journée. Quel mot choisir ? Il lève les yeux, observe ses collègues de bureau qui semblent inanimés, puis voit son chef.
Mort…il a trouvé le mot clef. Ce sera le mot " mort ". Il lui faut un second mot clef pour affiner sa recherche puisque le mot " mort " va renvoyer trop de réponses. Il reste un moment sans idée, regarde sur son bureau et ses yeux se posent sur un article publicitaire ventant les mérites d'une livraison de pizzas à domicile via le net, son nom Pizzaonline.com. Voilà, il l'a, son second mot clef. Il prend son souffle et tape en souriant : " mort on line ". Le moteur de recherche lui crache une dizaine d'adresses douteuses ; un seul site va attirer son attention.

Mort_on_line.fr : Utiliser un tueur à gages pour une exécution sommaire.

Insolite, le site l'est vraiment, à la limite du réel. David aime ce coté décalé, sans attendre, il décide de le parcourir. La page d'accueil est digne des meilleurs films d'épouvante, avec un texte rouge dégoulinant sur un fond noir et des images de circonstances. Le site ne se prend pas au sérieux, et quelque part, cela le rassure. Un slogan tapageur annonce l'ouverture du site depuis seulement quelques jours. En gras, en pleine page, on peut lire :

Mort_on_line.fr : La meilleure façon de vous débarrasser d'un parasite qui vous emmerde la vie.
Bénéficiez de notre première offre promotionnelle d'ouverture.
Premier essai gratuit.
Remplissez le bon pour une bonne exécution dans les règles de l'art.
Aucun frais de port, discrétion assurée.

David est aux anges, le site est l'un des plus déjantés qu'il ait pu visiter. Il parcourt les pages annexes qui décrivent les différentes morts possibles : accident de voiture, chute dans l'escalier, crise cardiaque… Le site se vante et vend des meurtres parfaitement camouflés avec aucune chance de remonter la filière. Plusieurs témoignages d'anciens clients montrent leur satisfaction. Il existe même un service après-vente pour l'achat des fleurs, la préparation du cortège funéraire et autres tracasseries administratives. La dérision est omniprésente dans tous les textes, tout semble factice, de la page d'accueil jusqu'à la commande d'exécution d'un proche.

David, joueur, remplit le bon de commande. Tout d'abord, il met un pseudonyme et une adresse e-mail d'emprunt pour ne pas trop se mouiller en cas de problème. Puis il faut choisir la victime. Au même moment, le téléphone sonne. C'est son chef ; il lui rappelle qu'il faut qu'il tape un rapport pour ce soir à remettre avant 17 h car il part chercher ses enfants. Il n'en fallait pas plus pour trouver la victime idéale pour ce canular morbide. Il entre le nom de son chef, son adresse et son lieu de travail. A la question "quelle mort désirez-vous qu'il subisse", David laisse, par défaut, indifférent, car le temps presse et il faut qu'il se remette à travailler. Il envoie son mail et se déconnecte.

***

Le lendemain matin, lorsqu'il arrive au travail, il n'est pas en retard, au contraire. Ayant eu peur de rater la réunion téléphonique avec les allemands, David a avancé le réveil d'une heure. Il prépare soigneusement tous les papiers pour le rendez-vous de ce matin. Son chef se fait attendre, dans moins de dix minutes, les allemands vont appeler. S'il est absent, David devra se farcir toute la conversation seul avec les clients, un moyen de montrer à son chef qu'il est capable de travailler seul. Encore cinq minutes, il a le temps de regarder ses mails. Sur sa messagerie, une dizaine de mails qu'il passe rapidement en revue. Un pourtant capte plus son attention. Le mail provient de 666@mort.org. Il hésite un moment, puis l'ouvre. Sur ce mail, deux mots seulement sont écrits. Deux mots qui glacent, tout de suite, David. Deux mots en lettres rouges sanguinolentes sur un fond noir :

Contrat réalisé.

A ce même moment, le téléphone sonne. Les allemands appellent. David s'excuse pour l'absence de son chef ; il est sûr, maintenant, que ce matin, il ne viendra plus…

 
OB
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