Promenade au Père-Lachaise Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
  Une promenade lente au cimetière parisien du Père-Lachaise n'a jamais rien de morbide. Les chemins pavés que l'on parcourt d'un pas silencieux serpentent, bucoliques, entre les stèles qu'un soleil automnal couvre parfois de fleurs d'or, en hommage aux inconnus dont les noms s'effacent peu à peu des pierres. Car ce cimetière est avant tout celui des inconnus ! Il faut passer outre le folklore un peu kitsch des tombes aux noms célèbres, il faut oublier que l'on peut lire une heure entière au soleil et constater en se levant que l'on s'était peu à peu alangui face à la noire tombe de Marcel Proust, il faut oublier que l'on s'est parfois arrêté de marcher pour ne pas déranger deux japonaises en train de déposer
avec lenteur et gravité une rose rouge sur la tombe de Balzac, il faut oublier tout cela. Mieux vaut admirer l'étrange mosaïque des mausolées, l'architecture
baroque sculptée depuis des siècles à flanc de colline et de terre éventrée. Mieux vaut constater la théorie invraisemblable de tombes neuves et anciennes qui offre parfois un spectacle à glacer le sang des enfants. Ô mystère des tombes entre-ouvertes ! Avec quel effroi potache ne peut-on s'empêcher de glisser un oeil anxieux vers l'ombre qui cache tout au plus un crucifix désolé ou quelques tas de poussière ! C'est un tout autre coup au coeur que l'on reçoit lorsque piétinant l'herbe folle d'un carré désert entre deux stèles, on bute tout à coup sur la poignée rongée d'un cercueil, vestige oxydée de celui qui fut enterré là quelques années auparavant. On marche alors sur la pointe des pieds pour ne pas froisser plus son âme endolorie.  
Après quelques pas, bien sûr, l'on a tôt fait de se morigéner. Qui peut donc croire encore que si les âmes survivaient, elles s'amuseraient à rester dans
  cette nécropole, en compagnie d'une foule d'âmes pas forcément très intéressantes? Soyons sérieux ! A l'horizon du cimetière, seules les statues hiératiques s'amusent à nous jauger. Mais pas à nous juger. Le seul juge n'est d'ailleurs pas à chercher ni vers le ciel, ni vers la terre. Pour peu que nos traits tourmentés trahissent qu'effectivement cette recherche nous préoccupe tandis que l'on erre entre les tombes, les statues ont alors l'air de s'amuser des mouvements de notre âme, elles dont le coeur de pierre ne frémit plus d'aucune questions depuis longtemps. Certaines, sur fond de ciel apocalyptique, semblent nous inviter à aller méditer ailleurs, sans doute pour ne pas troubler plus avant
l'historique atmosphère du cimetière. Car depuis deux siècles bientôt, le Père-Lachaise a construit lentement ses différentes divisions, et l'on trouve quelque
plaisir à constater aujourd'hui ses disparités. Des alignements monotones de tombes dans la partie neuve au délicieux bric-à-brac foutraque de la l'ancienne colline, le cimetière, comme Paris, a aussi ses petits quartiers bohèmes et ses immeubles résidentiels. Et c'est sur la vieille colline, sous les plus grands arbres dont certains ont poussé à travers les sépultures, parmi les tombes renversées et disposées n'importe  
comment, c'est assis à l'ombre sur un bloc de pierre que l'on se prend à se sentir étrangement au repos. Quoi de plus normal ici ? L'esprit vagabonde,
  les fictions les plus étranges deviennent réalité, un souffle puissant malmène l'imagination : le spectacle des grandes statues ou des petits mausolées soutient l'inspiration de milles histoires informulées. Un ange en armure vole au secours de l'écrivain qui peine, lui suggère une péripétie suave ou bien épique. Et si l'on préfère naviguer au gré de
ses propres humeurs, et ruminer un peu quelques sombres idées, alors le cimetière offre le promenades les plus terribles. Statues torturées ou blocs
massifs, les mémoriaux consacrés aux victimes de la déportation forment une longue chaîne que l'on sent peser sur nos propres épaules. Il ne faut jamais se libérer du souvenir de notre barbarie. Mais l'espoir reste, et c'est le coeur bien plus léger que l'on contemple le mur des fédérés, les fleurs qui le recouvrent et ceux qui viennent là comme en pélerinage. Un certain esprit de liberté qui ne mourra jamais, bien sûr : l'ombre finira par se dissiper.
Que l'on vienne serein ou bien sombre se promener un peu dans les allées funèbres de ce beau cimetière, que notre coeur s'apaise sous les ramures fraîches ou que notre esprit ne puisse s'abstenir de ruminer en vain des pensées accablantes, il est un fait certain : les
 
portes de sortie ont un effet magique quand on les a franchies. Il semble que l'on ait posé par accident un fardeau stupéfiant. L'on se sent disposé à profiter du monde, à aimer les couleurs de la vie quotidienne. Et pour peu que par chance l'on ait pu emprunter la sortie Réunion, l'on glisse en quelques pas de cette rue quelconque jusqu'à la Rue Dumas.
 
PmM
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