Elizabeth Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Son cri fut bref et perçant. Il y eut ensuite un silence, pour certains très long, pour d'autres extrêmement court. Les têtes autour d'elle, ayant pivotées, synchrones, se tenaient à présent immobiles. Elles regardaient la femme pleurer, le front posé sur les paumes de ses mains. La femme pleurait dans une pièce de 200 m2, cernée à l'est et à l'ouest par deux rangées de fenêtres et quadrilées de bureaux séparés par des paravents d'environ un mètre de haut. Devant les bureaux en acier étaient assis de pâles individus dont les bustes allaient et venaient entre un écran d'ordinateur et une nappe de papiers dactylographiés répandus devant eux. Déjà des murmures questionnaient les sanglots de la femme qui ne réussissait pas à s'arrêter. Les éclats de rire et les crises de larmes ont des tonalités relatives. On crut à une crise de rire. Mais quelqu'un se tenait près d'elle, lui passant conscieusement une main dans le dos. On dût donc se rendre à l'évidence. Elle pleurait, bel et bien. C'est une crise de nerfs, diagnostiqua quelqu'un, une fois établie la preuve de son chagrin. Les employés se mirent à valser sur leurs sièges à hauteur réglable pour discuter des motifs probables de l'incident, à tendre le cou pour essayer de savoir si l'on parviendrait à faire cesser ses sanglots. Leur concentration était mise à rude épreuve : le comportement de cette femme était inapproprié compte tenu du lieu, de l'heure, de son âge, de leur âge et de tout le reste. Ils étaient extrêmement mal à l'aise et, empêtrés dans des intentions contradictoires, incapables d'agir. La femme pleurait toujours. Presque silencieuse maintenant, elle émettait de temps à autre un gémissement plaintif au moment de reprendre sa respiration. La main qui lui massait le dos s'arrêta, soudain et sans raison. Elle retourna au papier, au crayon à papier soigneusement aiguisé.

Aussitôt on décida de détacher un envoyé auprès de l'employé volontaire qui s'était précipité sur la femme en pleurs pour lui caresser le dos en guise de réconfort. Au moment où celle qui s'était désignée d'office, une petite maigrichonne au profil suspendu à une queue de cheval très noire, décollait de son siège à hauteur réglable, la femme s'arrêta brusquement de pleurer, se leva et regagna d'un pas mal assuré son poste de travail. L'envoyée hésita, incertaine de la façon dont interpréter, au vu de ce nouvel élément, sa mission. Comme l'on s'en était douté sans jamais oser le formuler, il s'agissait certainement d'un accès de rage capricieuse provoqué par une dispute avec un collègue. L'envoyée décida néanmoins de se mettre en route et ce n'est que lorsqu'elle atteignit l'îlot de dossiers appartenant à celui qui serait dorénavant loué pour son sens de la compassion que les pleurs reprirent. De nouveau, les employés se retournèrent. C'est à cette occasion qu'ils constatèrent que l'envoyée revenait déjà vers eux, la queue de cheval oscillant de droite à gauche de son visage, à la cadence rapide de son pas. Elle portait une expression grave qui étonna. Elle s'assit avant même de prononcer une parole enjoignant par ce geste ses collègues à ne pas formuler les plaisanteries acerbes qu'ils avaient mitonnées, depuis son départ, dans leur casserole innocente - plaisanteries qui portaient dans l'ensemble sur les déboires amoureux prêtés aux célibataires de plus de quarante ans comme aux divorcées. Chacun fouilla ses tiroirs pour retrouver le masque de gravité emballé dans une pochette plastique avec une étiquette : à utiliser pour cas exceptionnels. L'envoyée annonça la nouvelle.

Le travail de l'équipe aurait pu s'en trouver perturbé. Mais ce n'est qu'avec plus d'entrain que l'on se remit à la tache car on avait à présent conscience de sa chance. Un travail, un toit sur la tête, et surtout, surtout, la santé. Petit à petit, les employés sentirent la nécessité d'aller lui adresser la parole. Plantée sur sa chaise à hauteur réglable, incapable d'entreprendre quoique ce soit, elle espérait peut-être qu'on lui parle d'elle. Mais il restait tant à faire, à accomplir au cours de la journée, de la semaine, du mois qu'il fallait bien parler des affaires dont elle était chargée. Puisqu'elle devait s'en aller. On s'inquiéta des dossiers urgents, de la perte d'informations, du mécontentement des clients. Il faut lui en parler avant qu'elle, enfin vous savez. De petits groupes lui rendait visite, on préférait ne pas être trop seul avec elle. Entre deux passages, la femme versait des larmes qui lui restaient sur les doigts. Elle doit penser à autre chose, prescrit une voix. Et l'on accéléra le rythme des questions sur ce qu'elle laissait en plan. Il faut bien prendre les mesures adéquates, non ?

A côté, on chuchotait que c'était horrible, on racontait que l'on connaissait quelqu'un en effet, on demandait si sa fille. Elle se forçait à sourire aux collègues qui, avec beaucoup de sang froid, venaient lui rappeler ce qui risquait de se passer pendant son absence si elle n'indiquait pas. Bientôt elle reçut un second coup de téléphone, le premier ayant déclenché le cri bref et perçant. Elle enfila son sac à main et posa avec soin son imperméable blanc cassé sur le dessus de son avant-bras. Elle lança un timide au-revoir tout en gardant la tête baissée pour ne pas laisser aux néons l'opportunité de révéler son plus intime visage. Tout ira bien. Tout-ira-bien répétèrent en choeur les bouches des employés. Que peut-on dire d'autre que tout-ira-bien ? Hein. Rien. De toute façon, dans ce service, vous savez, elle n'était pas très aimée.

Elizabeth fut hospitalisée le lendemain en raison d'une tumeur cancéreuse qui avait été décelée au niveau de son utérus.

******

Hystérectomie, chuchota ma mère dans le combiné téléphonique. Bien que je n'écoutât pas sa conversation, je sus à ce terme nouveau qu'il se passait quelque chose d'inhabituel. Installée dans notre profond canapé, le livre rabattu sur mes genoux, je la regardai dire non de la tête. Hy-sté-rec-to-mie. Je me méfiais à l'époque des mots inconnus de plus de quatre syllabes, surtout lorsque ceux-ci étaient chuchotés en ma présence. Je conclus donc que celui-ci désignait soit une pratique sexuelle, soit une terrible maladie. Moins d'interdits pesaient sur la seconde possibilité pour laquelle j'optais. Qui est-ce qui a une hystérectomie, demandais-je à ma mère dès qu'elle eut raccroché. Elle ne s'attendait certainement pas à une intervention de ma part. Son visage se contracta et avant que je n'ai eu le temps de choisir entre colère ou peine, elle s'etait enfuie de la pièce. Inquiète de ce que ma question venait de provoquer, je décidai ne pas insister. Finalement, il s'agissait peut-être bien de quelque chose lié au sexe, sujet dont ma mère avait toujours tacitement refusé de parler.

Le soir même, ma mère m'annonça que j'allais habiter un certain temps chez sa soeur. Nous étions à table, l'une en face de l'autre, à nos places accoutumées, inchangées d'aussi loin que je m'en souvienne. Elle m'expliqua qu'elle rentrait à l'hopital. Elle ajouta que je pourrais venir lui rendre visite de temps en temps. La solennité avec laquelle elle m'annonça notre séparation m'empêcha, malgré moi, de m'enquérir davantage des détails de l'affaire. Son inquiétude manifeste m'intimait de me contenter de ce peu d'information. Je parvins seulement à lui demander timidement si cela était grave. Non, cela n'était pas grave, répéta-t-elle, regardant attentivement la salière en forme de canard dont le cou formait une minuscule anse qui permettait de soulever le couvercle de l'objet. Une fois engoncée dans mon lit, je tentais de m'endormir à l'aide du pas-grave de ma mère. Après quelques essais infructueux, je me relevai, fermai doucement la porte de ma chambre et allumai ma lampe de chevet. En dépit de mon appréhension, je posais sur mes genoux le Robert d'aujourd'hui - mon premier dictionnaire comme l'avait à plusieurs reprises souligné la soeur de ma mère en me l'offrant. Sur les pages divisées en deux colonnes, les mots bleus étaient faciles à repérer.

Hysope. Ce matin, j'ai rencontré un hysope qui venait d'arriver sur terre. Le marchand d'hysopes m'a assurée qu'ils venaient d'être pêchés. Bande de sales hysopes !
J'appris que l'hysope était un arbrisseau - un petit ou un jeune arbre - vivace - en vie ? - à fleurs bleues et à feuilles persistantes - qui résistent à l'hiver. Une infusion d'hysope, s'il vous plait.
Hystérie. J'en connaissais vaguement la signification puisque ma mère disait souvent de sa mère qu'elle était hystérique. Je découvris donc avec stupeur que ma grand mère souffrait d'une névrose qui se traduit par des troubles organiques et des manifestations de délires. C'était peut-être elle que ma mère allait accompagner pour un certain temps à l'hopital.

Entre hysope et hystérie, pas d'hystérectomie. Cette découverte semblait corroborer ma théorie : plus un mot a de syllabes, moins il est prononcé puisqu'il désigne une chose dont les gens n'ont pas envie de parler. Hy-sté-re-cto-mie, un mot interdit, menaçant, dont même le Robert n'osait faire mention. Un mot si puissant qu'il parvenait à chasser ceux de ma mère.

C'est à la soeur de ma mère que je parlais d'hystérectomie. Surtout parce que personne n'annonçait la fin de mon séjour chez elle. Il y avait maintenant quatorze jours que nous vivions toutes les deux. Le moment était venu de connaître quel était le mal qui affligeait ma mère. Je connaissais le mot cancer, sans savoir vraiment ce qu'il désignait. A l'école, on parlait de cancer, entre nous. Sida était pire mais cancer faisait tout de même de l'effet. On entendait souvent ces deux mots à la télévision mais comme aucun adulte ne prenait la peine de nous les expliquer, on les employait à notre façon tout en se doutant que se cachait derrière eux quelque chose de douloureux. Notre intuition se traduisait par le fait qu'ils étaient devenus, au cours des altercations en cours de récréation, des insultes. Lorsqu'elle me répondit que ma mère avait un cancer, je restai sans réaction, immunisée contre ce mot dit et redit dont le sens jamais défini n'était chez nous que la manifestation d'une intention belliqueuse. Elle rinçait verres et assiettes de midi avant de les placer avec soin dans le lave vaisselle. Elle bichonnait son lave-vaisselle comme un bien précieux utilisé à contre-coeur pour une tâche aussi ingrâte que la vaisselle. Je compris alors qu'il existait aussi des mots de deux syllabes, difficilement prononçables.

Tous les deux jours, nous nous rendions à l'hôpital. C'était un ensemble de bâtiments cossus et hauts, engoncés au milieu d'un pâté de maisons grisâtres. Ses teintes rosées étaient visibles de loin. L'entrée, barrée par un portail métallique automatique, donnait sur une rue souvent déserte. Le calme de l'endroit n'était perturbé que par la sirène tonitruante de l'ambulance. Dans la cour, un parking et un panneau, lettres blanches sur fond rouge, qui indiquait réservé au personnel. On accédait au bâtiment principal soit par un escalier, soit par un plan incliné. Ma tante montait les marches, je courrais le long de cette petite route parfaitement délimitée. A l'intérieur, des odeurs d'éthers concentrées autour des adultes vêtus de blanc des pieds à la tête. Les portes battantes ouvertes se refermaient aussitôt sans qu'il fût possible d'apercevoir ce qu'elles cachaient. Ma tante attrapait fermement ma main avant que nous embarquions dans l'ascenseur gigantesque. J'avais tout juste le temps de me préparer. Mais les portes ne s'ouvraient jamais à l'instant prédit. Nous allions maintenant devoir passer devant la vieille dame. Ses jambes étaient découvertes presque jusqu'en haut. Elle restait figée sur un siège de plastique, dans un mince peignoir qui lui tenait à peine au corps. J'avais toujours peur qu'un jour celui-ci s'ouvre complètement. Ma tante me demandait de m'asseoir sur un autre de ces sièges inconfortables que je choisissais de manière stratégique. Loin de la vieille bonne femme et près de la fenêtre. Maintenant je devais attendre. Ma tante allait entrer dans la chambre de ma mère. Pour vérifier si elle est visible, tu comprends. Je croyais comprendre. Mais à peine me retrouvais-je seule que se mettaient à défiler les gueules de monstres diformes et ridés. Horribles horribles visages que ceux de ma mère, ceux qu'il m'était interdit de voir. Si je restais suffisamment longtemps, la vieille dame finissait toujours par tourner la tête dans ma direction. Elle semblait me dévisager malgré son regard d'une fixité absolue. Au début je me forçais à tordre un peu la bouche, comme l'on sourit. Cela ne servait à rien. Alors je regardais par la fenêtre derrière laquelle il se passait toujours quelque chose. J'oubliais où j'étais. Ma tante venait me rejoindre. Plusieurs fois, il est arrivé que je ne m'aperçois pas tout de suite de sa présence. Elle s'approchait silencieusement et regardait dehors, comme moi. Et puis, brusquement : elle est encore trop fatiguée aujourd'hui, peut-être la prochaine fois.

******

La photographie à un peu rougi. Elle me tend un cadre de pin peint en bleu. Le verre est couvert de poussière. Je m'approche de la fenêtre pour laisser la lumière ranimer l'image. Une femme tenant dans ses bras une petite fille face à une montagne enneigée. Lorsque le photographe les a appelées, elles étaient de dos, la mère montrant à son enfant le pic blanc et lumineux. L'une sourit, l'autre fait la moue, un minuscule foulard à carreaux retenant ses cheveux. 1961, mille neuf cent soixante et un, répète-t-elle. Elle attend mon verdict, souhaite que je lui révèle quelque chose qu'elle n'ait pas encore remarqué après tout ce temps. Tout ce que je constate est l'évidente ressemblance de ces deux êtres . Elle est morte, j'avais neuf ans. Elle me prend au dépourvu, moi qui croyais qu'un deuil porté depuis l'enfance laissait des séquelles apparentes. J'hésite à parler. Deux parents, quatre grands parents en vie, je suis ignorant. Un silence pour manifester mes bonnes intentions, une question pour prouver mon intérêt. Comment ? Elle attrape la photographie entre mes mains, ne la remet pas sur l'étagère mais dans un tiroir au hasard. Cancer. Pas de récit, sans commentaire. Je dois comprendre au mot cancer le reste.

 
CC
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés