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J'avais à peine quinze ans lorsque mon père est mort. A cette époque, François-Xavier Smeets approchait de la cinquantaine. Il était l'illustration même de cette seconde jeunesse qu'on prête aux hommes de cet âge : plein de projets, et d'un enthousiasme que ma mère ne lui avait jamais connu. Du moins, jamais à jeun. Son décès alimenta la chronique politique et les faits divers pendant quelques semaines. En reprenant les articles de l'époque, je me suis vu obligé de faire un tri parmi le monceau de conneries qu'ont pu commettre les journalistes. Il faut dire à leur décharge que les circonstances de ce tragique accident n'invitaient pas à la neutralité. Je n'étais pas sur les lieux, aussi n'ai-je eu pour me guider que des narrations partisanes. Ma mère ne m'en a jamais parlé en détail. Elle tenait elle-même sa version de la femme du maire, enrichie des témoignages confus qu'elle avait recueillis lors du procès. Voici donc, avec toutes les réserves d'usage, comment les choses ont dû se dérouler.
Nous étions dans la commune depuis un peu plus d'un an, et mon père avait résolu de nous intégrer de gré ou de force à la vie locale. Pour ce faire, il n'avait pas trouvé de meilleur moyen que de se lancer dans la politique.
Notre famille était en effervescence en ce dimanche 7 juin 2030. Mon père se préparait à ce jour depuis des mois, à tel point que pour la première fois, il avait quelque peu négligé l'anniversaire de ma mère. Ce qui m'avait valu de fréquenter ma chambre plus souvent qu'à l'ordinaire, mes parents ne tenant pas spécialement à ce que je fusse témoin de leurs engueulades.
A dire vrai, c'est toute la commune qui, ce jour là, se trouvait concernée. On votait pour les cantonales, et mon père se présentait sur la liste socialiste. Depuis qu'il avait pris cette décision, il se passait rarement un soir sans qu'il n'y aille de son plaidoyer justifiant les raisons de son engagement si soudain. Jusqu'alors, il s'était toujours réclamé violemment de gauche, sans jamais s'engager dans un parti, prétendant qu'il attendait d'en " trouver un suffisamment rock and roll pour accueillir ses idées ". C'est vous dire si nous étions soulagés de voir enfin arriver ces élections et avec elles, peut-être, la fin des diatribes paternelles.
Il était aux alentours de 20 heures. Ayant rempli son devoir de citoyenne, ma mère était revenue préparer le dîner tandis que mon père tenait la permanence pour le dépouillement. Ainsi que la loi l'y autorise, chaque liste avait mandaté un délégué pour veiller à la bonne marche des opérations. Parmi ces délégués se trouvait, bien entendu, le représentant du Nouveau Front National, un certain Léon Hagerbé, cultivateur de son état.
Ma mère était rentrée un peu inquiète. L'ambiance était tendue dans la salle de vote. Plusieurs querelles avaient éclaté entre ce Hagerbé et les autres délégués, et mon père n'avait pas laissé sa part aux chiens. Elle avait tenté de le calmer. Elle avait même essayé de le convaincre de rentrer avec elle, mais il avait déclaré assez fort pour être entendu de l'intéressé : " Ne t'inquiète pas, je possède une sérénité à toute épreuve et des nerfs d'acier. Ce tas de merde pourrait passer dessus au bulldozer qu'il ne les ferait pas frémir. " Le connaissant, ces propos se démentaient d'eux-mêmes, et je crois que ma mère s'en est toujours voulue de ne pas avoir insisté. De toutes les façons, elle n'aurait jamais pu le faire renoncer.
Cette animosité patente n'a pas peu contribué à semer la confusion dans la tête des commentateurs de l'époque. Comment expliquer qu'après avoir insulté un homme de cette manière, on puisse se porter à son secours dans la demi-heure suivante ? C'est pourtant ce qui arriva. Il était, comme je l'ai dit, aux alentours de 20 heures. Le secrétaire venait tout juste de sceller les urnes lorsque quatre jeunes beurs entrèrent dans la pièce, munis de leur carte électorale. Léon Hagerbé sauta sur l'occasion :
- Désolé, messieurs, c'est fermé.
- Comment ça, fermé, fit l'un d'eux. Soyez pas chien, on n'en a que pour cinq minutes !
- L'heure, c'est l'heure, reprit le délégué du NFN. Fallait y penser avant, les jeunes. Z'aviez la journée pour ça. Mais z'aviez sûrement autre chose à faire, pas vrai ?
- Ca veut dire quoi, ça ? demanda un autre.
- Oh, rien, rien ... C'est juste que le boulanger est venu ce midi pour remplir son devoir. L'est pas resté longtemps, remarquez. Cinq minutes, comme vous dites. Et bien figurez-vous que ça leur en a pas pris plus.
- Ecoutez, je comprends rien à ce que vous racontez. Qui ça, " ça leur a pas pris plus longtemps " ? Pour faire quoi ? Et puis quel rapport ? Nous, tout ce qu'on veut, c'est voter. Vous allez pas nous empêcher de voter, quand même !
Hagerbé prit alors toute la salle à témoin.
- Non mais vous les entendez, un peu ? " Qui ça ? Pourquoi faire ? " Ils se foutent de ma gueule, en plus. Les voleurs, bande de vauriens ! On lui a volé sa voiture le temps qu'il mette son bulletin et qu'il ressorte ! Soi-disant que personne a rien vu ! Mais y'avait pas besoin de voir, pas vrai commissaire ? Nous tous, on sait bien qui a fait le coup !
Parti comme ça l'était, il n'y avait plus rien à faire. Les quatre jeunes se rapprochèrent du délégué pour lui demander des explications. Est-ce que des fois par hasard il ne serait pas en train de l'accuser de vol ? Avait-il des preuves ? Mais l'autre, échauffé par les insultes qu'il essuyait depuis près d'une heure, répondit mal. " Des preuves ? Mais on n'a pas besoin de preuves ! Tout le village sait que vous trafiquez des voitures volées ! Ca fait quatre ans que ça dure, et la municipalité ne fait toujours rien ! C'est à se demander si le maire n'a pas des intérêts dans votre petite entreprise ! "
La rhétorique du NFN s'est beaucoup inspiré de celle de son prédécesseur. En quelques instants, Léon Hagerbé s'était mis toute la salle à dos, et il en jubilait. Encore une fois, il pourrait plaider le complot.
Mais sa véritable erreur fut d'en rajouter. Comme le maire, hors de lui, le sommait de se justifier, il ne put s'empêcher de lui demander si " sa manie de toujours prendre le parti des bougnoules lui venait d'une paternité incertaine "
" C'est comment que tu viens de dire, là ? hurla l'un des jeunes. C'est pas bougnoules, des fois ? Tu viens pas de nous traiter de bougnoules ? " Sans attendre la réponse, il lui envoya son poing en plein sur l'arcade sourcilière, qui se mit à pisser le sang.
A ce moment précis, mon père tenta de s'interposer.
- Allons, messieurs ! Du calme ! Vous ne voyez pas qu'il n'attend que cela ? Montrez-vous plus intelligent que lui, n'allez pas ...
- Toi, ta gueule ! hurlèrent simultanément les jeunes et le délégué.
Mon père se leva à son tour, fermement décidé à mettre un terme à tout ça. Mais la bagarre était lancée, et il écopa d'un direct qui l'envoya dans les bras de Hagerbé. Ca n'était qu'une coïncidence, bien sûr. Mais les journalistes politiques, toujours en quête de symboles, ne l'interprétèrent pas de cette façon. La plupart y virent le signe que mon père s'était, à la dernière minute, bel et bien rangé aux côtés du NFN, nonobstant - " reniant " fut le terme employé - ses récents engagements.
Dans les quelques secondes qui suivirent, la mêlée fut plus ou moins générale. Ca devait être l'un de ces moments où, si j'en crois ma propre expérience, chacun prend plaisir à taper sur ce qui lui tombe sous la main, sans trop s'attarder sur les raisons, ou même l'existence, d'un quelconque désaccord. Et tout aurait très bien pu en rester là, si soudain, un couteau n'avait fait son apparition dans les mains de l'un des quatre jeunes.
- Je vais te crever, sale putain d'ordure de raciste ! hurla-t-il à l'adresse de Hagerbé.
Le geste de mon père fut, je crois, de l'ordre du pur réflexe. Il saisit une chaise et la projeta de toutes ses forces droit devant lui. Le jeune la reçut en pleine tempe et s'écroula.
Mon père en fut désemparé. Tous ceux qui assistèrent à la scène ont rapporté le fait, à peu près dans les mêmes termes : " Quand l'autre est tombé, François est resté comme con. Pas longtemps, deux trois secondes. Ca a suffit ". Voyant qu'il venait de blesser son ami, l'un des trois autres se jeta sur lui et le poussa violemment. Il fut projeté contre le mur, duquel dépassait un clou malencontreux. Le clou s'enfonça dans l'arrière de son crâne. Mon père fut tué sur le coup.
En soi, la mort d'un candidat socialiste lors des élections avait déjà une odeur de souffre. Le fait que le jeune beur qui avait pris la chaise sur la tempe ne survive pas à ses blessures ne fit qu'aviver la polémique. Des jours durant, tous les quotidiens de la région s'efforcèrent de donner à l'incident sa véritable signification. Nous vîmes défiler des dizaines de reporters, certains travaillant pour les prestigieuses parutions de la capitale, avec aux lèvres la même question : comment un candidat socialiste avait-il pu prendre la défense du délégué NFN ? Pourtant, aucun ne trouva de réponse satisfaisante. D'abord, parce que ma mère leur fit rapidement comprendre où ils pouvaient se fourrer leurs questions. Les plus gentils parlèrent de " geste malheureux ", " incontrôlé ". D'autres, plus engagés, n'hésitèrent pas à écrire : " Le procès de François-Xavier Smeets est celui de toute la classe politique, incapable de dialoguer avec une jeunesse qui ne demande pourtant qu'à participer à la vie civique ". Enfin, les journaux à scandale affabulèrent sur " l'ambition politique d'un homme dans une région où le NFN réalise des scores nettement supérieurs à la moyenne nationale ".
Malgré tout le mépris que je leur dois, et que je leur porte, je reconnais que ce sont sans doute eux qui ont le plus approché la vérité. Le comportement de mon père fut, ce soir-là, rien moins qu'inexplicable ou qu'incontrôlé. Au contraire. Jamais, je pense, il ne fit quelque chose d'aussi parfaitement réfléchi. Jamais il ne fut tellement en accord avec lui-même que dans cette bagarre où il trouva la mort. Dans ces discours où il se justifiait de ne pas vouloir s'engager politiquement, il avait l'habitude de déclarer : " Aucune idée ne justifiera jamais la mort d'un homme ". C'est, j'en suis persuadé, cette conviction profonde qui le poussa à prendre la défense d'un homme représentant à ses yeux la plus vile des idéologies. La non moins profonde ironie de l'histoire est de constater qu'au bout du compte, il mourut pour une idée.
(Extrait de De la Terre à la Lune, mémoires d'un arrière-petit-fils d'agriculteur devenu astronaute, par Elia Smeets)
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