De Profundis Retour
Une Mort EM
 
Merci à René Char et à Joann Sfar pour deux petits emprunts tacites.
Pour R.
 

J'ai toujours été, d'une manière générale, assez peu convaincu par la vie. Oh, je n'ai pas boudé mon plaisir certes, j'ai vécu et même bien vécu. J'ai connu des plaisirs capiteux, appris moultes choses passionnantes, vu de mes yeux des performances incroyables et des personnes étonnantes, j'ai laissé quelques traces et cicatrices aux gens qui me sont chers et j'ai écrit quelques souvenirs, comme autant de rides, sur les visages de celles que j'ai aimées. Enfin, presque. Je ne suis pas croyant, je ne sais pas comment je vous écris, par quel moyen ces mots se forment sur cet ordinateur, je ne sais même pas si quelqu'un me lit. Comment m'entendez-vous, je parle de si loin… Remarquez, je n'ai rien oublié de mon savoir ni de tout ce qui m'est arrivé tout au long de ma vie. Mes souvenirs me semblent même étonnamment précis et élaborés, jusqu'à aujourd'hui, du moins. Je me souviens de mon dernier jour, je me souviens de tout, sauf de l'essentiel. Mais laissez-moi vous raconter.

Il faisait très chaud à Lisbonne ce 25 mai, je m'étais levé avec le soleil, un peu avant six heures, pour visiter le jardin de la maison de mon fils. J'étais là depuis deux jours, pour quelque vacance dans mon emploi du temps parfaitement vide. J'ai musardé une petite heure avant de prendre mon petit déjeuner, en écoutant mes deux petits-enfants se réveiller et commencer à courir à travers la maison silencieuse. Je suis allé ensuite promener le chien, un bâtard improbable de caniche et de colley, et acheter mon journal. J'ai pris un petit café sur la place de la Poste (il y a des places de la Poste dans tous les pays du monde), puis je suis rentré. Mon fils était déjà parti à son travail. Les enfants sont à l'école, m'a dit la femme de ménage. Je me suis assis dans un transat rayé bleu et blanc, presque au soleil, avec mon panama presque aussi vieux que moi et mon premier pastis de la journée. J'ai lu quelques nouvelles dans Le Monde, j'ai aussi dormi un peu. Je suis le patriarche d'une famille qui n'existe qu'ici, pourtant je me sens seul. Si seul depuis que vous êtes morte, Alexandra. Mais c'est une vieille histoire. J'ai fini mon verre, j'ai joué un peu avec le glaçon dans ma bouche. Puis je me suis levé pour me resservir.

Je ne me souviens plus de ce qui s'est passé ensuite. Je suis mort, je suppose. Mais je n'ai pas étouffé, senti un poids sur ma poitrine, un éclat dans mon crâne, je n'ai pas senti une balle siffler ni le souffle d'une quelconque explosion domestique. Je n'ai pas non plus entendu mon cœur se perdre ou s'agiter. Je ne me souviens pas de la façon dont je suis mort. Je ne me suis même pas senti partir, pas de tunnel, pas de lumière, rien, un avant, un après, rien.
Je ne sais même pas pourquoi je vous dis cela, mais je pensais sincèrement, et cela m'était une grande joie, que je me sentirai crever une bonne fois pour toutes. A la place, le néant et la plus grande fatigue.

"Nous venons de le perdre, heure du décès : 22h54. Qui se charge de prévenir la famille ?"

 
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