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Décidément, on ne peut pas dire que les exécutions soient la partie de mon travail que je préfère. J'imagine toujours le pire. Que les produits soient mal dosés et que le gars ne meurt pas. Genre il est dans un coma dépassé, on le met dans le sac à viande, on l'enterre et il se réveille au bout de deux heures. Je sais, c'est débile. Les ampoules ont été vérifiées je ne sais combien de fois, et il y a de quoi tuer un troupeau d'éléphants. Et puis le médecin est là pour constater la mort clinique. N'empêche. On en a vus combien, des cas comme ça ? Comme dans ce bouquin, du docteur machin, La vie après la vie, un truc dans le genre. Tous ces gens déclarés cliniquement morts, coma dépassé et tout, et qui ressuscitent en racontant des trucs qu'ils n'ont pas pu voir.
Bon. C'est un cas sur un million, ça serait quand même pas de chance que ça m'arrive à moi. Je ne suis même pas médecin. Il n'y a pas de raison. Manquerait plus que la famille nous colle un procès pour ne pas avoir exécuté le gamin comme il faut.
Non. Ce qui m'angoisse vraiment, c'est ce foutu téléphone. Quelle drôle d'idée franchement. Faut être sadique au plus haut point pour inventer un truc pareil. Laisser croire à tout le monde, à la famille, à ce malheureux gosse, qu'il a une chance de s'en sortir à la dernière minute. En plus, avec toutes ces conneries qu'on voit à la télé ou dans les films, ils doivent y croire dur comme fer. Le coup de fil in extremis, deux secondes avant que tout pète. Tatataaa ! Monté sur son cheval électrique, la cavalerie arrive par la voix du Président ! Hop ! Sauvé, le héros !
Et qu'est-ce que je fais, moi, si ça sonne alors que la quatrième ampoule a déjà été injectée ? Il est trop tard, après ça ! Je fais quoi, moi, si le Président me dit : " Mon petit Phil, tout bien réfléchi, on va laisser une chance au môme. Arrêtez tout. " Arrêter quoi ? C'est déjà fait, monsieur le Président. On vient juste de lui arrêter le coeur. J'ai l'air de quoi, sans rire ? Je tape sur une petite sonnette et je dis : " Trop tard, les quinze secondes sont écoulées. Vous avez perdu pour cette fois-ci, mais si vous souhaitez à nouveau participer à notre grand jeu Sauvez l'innocent, vous pouvez nous écrire à ... " ? Non mais vous imaginez ? Je lui dis quoi, moi à cette pauvre mère, là ? " Bon, vous en avez perdu un, mais ne vous inquiétez pas, l'Etat Fédéral vous remboursera " ?
Si ça ne tenait qu'à moi, il n'y aurait pas de téléphone. Et pas d'attente non plus. On condamne le gars à mort, on l'emmène du tribunal à la prison et toc ! Direct aux ampoules ! Y a pas de raison de faire souffrir les gens plus que ça. Du moment qu'on a décidé qu'il devait mourir, le reste, c'est de la torture gratuite.
Parce qu'on décide, au fond. Faut pas avoir peur des mots. Dans cette affaire, Dieu ou pas, on est livrés à nous-mêmes. Y a personne pour nous dire si on a raison ou tort. Et à bien y regarder, on ne décide pas seulement qu'il doit mourir. On décide même s'il est coupable ou non. Qu'est-ce qu'on en sait, après tout ? Tiens, un exemple, rien que la polémique autour de ce gamin, là. Ca fait des mois que ça dure, comme quoi il y aurait eu dissimulation de preuves au moment du procès. Des mois que la mère et ses avocats se bagarrent pour faire réouvrir le dossier. Et tout ça pour rien. Ca n'aura servi à rien. Sauf à ruiner cette pauvre vieille. Faut la comprendre, aussi. Si c'était le mien, j'aurais remué ciel et terre. J'aurais même braqué une banque, s'il avait fallu, mais j'aurais trouvé les avocats !
Enfin, on ne sait jamais. Il reste encore ... une minute. La pire. Qu'est-ce qu'elle a à me regarder comme ça. J'ai l'air nerveux ? Et alors, bien sûr que j'ai l'air nerveux. Le contraire serait indécent. Bon, ah ! Non, j'ai cru... Non, pas de sonnerie. J'espère que cette foutue bécane marche comme il faut. Tiens, encore un truc à inscrire au compte de mes pires cauchemars : la panne de téléphone. Si ça se trouve, le Président essaie de me joindre depuis une demi-heure, et le téléphone est en dérangement. Je t'explique pas comment je vais arranger les gars de la maintenance, si jamais. Mais non ! Tu délires, mon pauvre Phil. Il y a au moins trois lignes, cinq portables et des fax. Faut pas déconner, quand même. Si avec ça il arrive pas à me prévenir ...
Bon. Qu'est-ce que je fais, je lui laisse encore dix secondes ? Non ! Non, Phil ! Tu ne lui laisses rien du tout ! Ca a assez duré ! C'est incroyable ! Ca n'est pourtant pas ma première exécution, et à chaque fois je me comporte comme un gamin. Fais ton boulot, point, nom de Dieu ! Il faut bien que quelqu'un le fasse, alors fais-le !
Dans le fond, je me trouve plutôt courageux. Les gens me disent : " Tu es un monstre ! Comment peux-tu... " En attendant, y'en n'a pas un seul qui voudrait de ma place. Quelqu'un en veut ? Non ? Alors fermez vos gueules. Y'en n'a pas un qui a les couilles de le faire, alors s'il vous plaît, ne la ramenez pas !
OK. C'est l'heure.
" Procédez. "
Et voilà. Encore quelques minutes, et tout sera terminé. Bon sang, ce que je voudrais pouvoir arracher ce téléphone. C'est pas humain. Allez, Phil. Regarde-le au moins, ce gamin. Il a l'air serein. Les sédatifs. La moindre des choses, quand même. Manquerait plus qu'on le laisse attendre lui aussi comme ça, sans rien.
C'est bon, tu l'as assez vu. Tu vas encore faire des insomnies pendant un mois. Tu sais bien que ça te fait ça à chaque fois. En général, j'essaie de me rappeler un moment où le condamné a été particulièrement odieux. Où il s'est mis à gueuler des insultes, quelque chose comme ça. Ca aide pas mal. En me concentrant bien, j'arrive à effacer son visage du moment, et à le remplacer par une gueule vraiment détestable. Chacun ses trucs. Faut bien continuer à vivre. C'est un métier qui vous rendrait cinglé, si on ne faisait pas gaffe.
Quand même. Faut que je me surveille. Par moments, je crois que je deviens trop humain.
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