Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

J'étais en l'An 2000. D'un doigt, je réglais la force de sustentation de mon fauteuil magnétique. Dans un bruissement délicat, les champs légèrement bruns s'adaptaient à mon corps. De l'oeil, je réglais la force du feu éternel qui brillait dans sa cage de cristal. J'attrapais le verre (New Yorker : quatre parts de bourbon, deux traits de grenadine, un trait de jus de citron, un peu de sucre en poudre, le tout mélangé au shaker. Filtrez et ajoutez de la glace dans le verre de service) que le chat-robot venait de m'apporter, et le laissai repartir pour jouer avec la souris de l'ordinateur. Je pouvais entamer, après l'avoir téléchargé sur le réseau, le livre électronique dont la première page s'affichait en silence sur mon écran holographique...

 
Les Seigneurs de l'instrumentalité de Cordwainer Smith - Pocket
Fatale / L'affaire N'Gustro de J.P Manchette - Folio
Cosmix Banditos de A.C. Weisbecker
Wang de Pierre Bordage - J'ai Lu SF
L'Esclave vieil homme et le molosse de Patrick Chamoiseau - Folio
Monet is money de Ted Escott - Métaillié
 
 
Les Seigneurs de l'instrumentalité de Cordwainer Smith - Pocket

Certes, l'ouvrage est déroutant. On hésite constamment entre le roman et le recueil de nouvelles. Les premières histoires entretiennent entre elles un lien si faible qu'on opte de prime abord pour le second. Mais voici qu'au détour d'un dialogue, un personnage déjà rencontré fait sa réapparition. Et puis, au fil des pages, le tableau d'ensemble commence à se dessiner. Cordwainer Smith construit sa légende, celle d'une humanité qui, quinze mille ans après la bombe, semble enfin avoir compris deux ou trois choses. Oh, bien sûr, elle voyage désormais dans l'espace. Bien sûr, elle possède une technologie de rêve, qui ne surprendra pas les amoureux de l'âge d'or des années soixante, les spécialistes de hard science. Mais ils n'y retrouveront pas ce poli impeccable, cette parfaite cohérence qui fait la beauté d'un Dune. Cette humanité-là est fragmentée, dispersée aux quatre coins de la galaxie, amnésique et en perpétuelle recherche d'elle-même. Son immortalité lui pèse. Son bonheur béat menace de l'engloutir. Et les Seigneurs de l'Instrumentalité, héros sans pouvoir, sont en lutte perpétuelle contre les mirages de la technologie.
C'est que partout, la vie repousse sous les tentatives pour en maîtriser le déroulement. Le stroon, drogue de l'immortalité, ne se développe que sur de gigantesques moutons malades, que la sélection génétique eût dû impitoyablement éliminer. Les puissants de ce monde eux-mêmes sont des rescapés d'une mort à laquelle les promettait quelque tare congénitale. A l'inverse, les avancées technologiques (comme la découverte du voyage à la vitesse de la pensée) ou sociales (ainsi de la " Redécouverte de l'Homme ") ne se font qu'au prix du sacrifice de dizaines de vie.
Si l'on ne peut pas qualifier Smith de désespéré, le moins que l'on puisse dire est que son optimisme n'est pas là où on l'attend d'ordinaire en science-fiction. Mais ne vous y trompez pas. Les Seigneurs de l'Instrumentalité ne sont pas un n-ième Meilleur des Mondes. Ici, pas d'utopie. Pas d'univers fantaisiste, pas d'idéologie à l'échelle de l'humanité. On n'y trouve qu'une réalité bien humaine, dans tout ce qu'elle a de tragique, de sordide et de drôle.
Ah, un dernier détail. Comme tous les chefs-d'œuvre en péril, vous aurez du mal à le trouver chez votre libraire, surtout si celui-ci est la FNAC. Le mieux est sans doute de fouiller les bouquinistes (du moins leur magasin), ou de le commander.

FXS
 
 
Fatale / L'affaire N'Gustro de JP Manchette - Folio
Drôle d'écriture que celle de Jean-Patrick Manchette. Drôle d'écriture, et drôle de philosophie. Avec des acrobaties de style et une licence grammaticale qui rivent le lecteur à ses paragraphes courts et denses, Manchette captive, obsède, capture même pour mieux vous entraîner dans les détours d'âmes humaines passablement torturées. Et l'on se trouve piégé au coeur de la noirceur, avec cependant un soupçon de distance, comme si l'auteur ne voyait dans la violence, dans la cupidité, dans l'ignominie qu'un spectable banal, ou plutôt comme s'il s'adressait à son lecteur avec un ton de connivence qui dirait "nous savons tous les deux que de toute façon, les hommes de notre société sont véritablement comme ça". Alors forcément, on ne s'étonne plus de la noirceur des coeurs et de la violence des actes, et l'on atteint sans douleur le sombre substrat des motivations, par la seule grâce d'un style. Virginie Despentes utilise la grossièreté, l'expression crue pour nous rapprocher du monde trop humain de ses personnages : Manchette n'a même pas besoin de cet artifice.
PmM
 
 
Cosmix Banditos de A.C. Weisbecker
Vous connaissez tous la magie des bouquinistes ... Quelqu'un que vous admirez vous recommande un livre. Absolument génial. Vous vous précipitez dans les librairies. Vous ne le trouvez pas. Vous cherchez encore, ailleurs. Rien. Au fil des semaines, vous prenez l'habitude, à chaque fois que vous croisez dans les rayonnages de livres, de jeter un coup d'œil à la lettre W. Nada. Vous vous découragez. Vous oubliez un peu. Et puis, un beau jour, au fond d'un vieux bac coincé dans la halle inférieure du parc Georges Brassens à Paris, paf ! Le miracle. Il est là. Vous tremblez. Et si, après toutes ces années, l'ouvrage se révélait être un ramassis de lieux communs et d'absurdités ?
... Et bien non. Absolument génial, c'était le mot juste. Du moins, pour ceux qui aiment les univers totalement déjantés, où un mafioso sud-américain de la pire espèce vous raconte un peu son histoire. Comment une livraison de drogue vers les Etats-Unis a mal tourné, par la faute de partenaires complètement défoncés à toutes sortes de produits fortement prohibés. Et comment, alors qu'il était forcé de se cacher au fin fond de la forêt tropicale, lui est soudain parvenue la révélation de la physique quantique.
Dans une langue qui tient à la fois de Céline et de Terry Pratchett (sic !), Weisbecker nous initie alors aux mystères des univers sub-atomiques. Son personnage, armé de quelques ouvrages, de son chien et d'un gros paquet de grenades, part en croisade dans les milieux " banditos " pour ouvrir les yeux à des bandes entières de terroristes sur leur nature quantique. On rit, on s'émerveille d'un bon millier de trouvailles, on se dit que l'auteur est fou à lier. Bon sang ! Qu'est-ce que c'est bon ! Qu'est-ce que ça fait du bien, un livre comme ça ! Je crois que les accoudoirs de mon vieux fauteuil en velours bleu (désolé, le mien est bleu) ne s'en sont toujours pas remis.
FXS
 
 
Wang de Pierre Bordage - J'ai Lu SF
Dans ce roman d'anticipation, Pierre Bordage met en scène un avenir pas très lointain de notre monde où les pays riches du nord se sont isolés du reste du monde grâce à un infranchissable rideau électromagnétique. Ailleurs, la barbarie règne, la loi du plus fort donne tous les pouvoirs aux clans mafieux qui pullulent, notamment dans les pays de l'Est devenus territoires libres après la guerre russo-chinoise. Seul espoir d'échapper à la misère ou à l'enrôlement forcé dans les milices des triades : le passage à l'ouest, lors de l'ouverture biannuelle du rideau électromagnétique à un petit nombre d'émigrants en route vers un avenir inconnu. Wang, le personnage principal, émigre et va occuper un rôle de premier plan dans les jeux politiques du monde occidental.
Avec cette trame intéressante, Pierre Bordage nous délivre un roman épique dont il a le secret, aussi bien construit que ceux de la série des Guerriers du silence. Un souffle qui rappelle les meilleures pages de Dan Simmons ou de David Brin. Malheureusement, cet auteur qui pourrait être le continuateur moderne de Jules Verne, a eu quelques difficultés avec la prospective terrienne, comme de nombreux auteurs avant lui. Ecrire un roman sur le futur de l'humanité... vaste et difficile entreprise. Bordage a sans doute voulu mettre trop de choses dans son roman, comme cette invraisemblable philosophie taoïste à deux francs, ou ses humains mutés s'envolant vers les étoiles, pâle mythe utopiste. Dans un roman d'action comme celui-là, jouer au plus fin avec l'analyse des sentiments et de la société humaine est une gageure. Au total, on se surprend à sauter les nombreux pages inintéressantes pour suivre les aventures de Wang. Quant à la fin, elle est prodigieusement inintéressante. Préférez Les Guerriers du silence, La Citadelle hyponéros et Terra Mater.
PmM
 
 
L'Esclave vieil homme et le molosse de Patrick Chamoiseau - Folio
A l'origine, j'avais prévu de dire du mal du livre d'un autre auteur antillais, dont je sortais tout juste avec un soupir de soulagement. Un polar chiant comme un repas trop épicé dans lequel tout se passe comme si l'auteur, ayant compris que le croisement entre Starsky et Hutch et Columbo allait donner quelque chose d'explosif, avait toutefois commis une légère erreur : c'est le scénario de Columbo et les scènes d'action de Starsky et Hutch qu'il faut copier. Pas l'inverse. Sinon, voilà le résultat. On se retrouve avec un épisode de Derrick aux Antilles.
Mais à quoi bon s'acharner sur les navets ? D'autres le font mieux que moi. Et puis il est préférable de dire une fois du bien d'un bouquin et que personne n'y revienne, plutôt que de se lâcher sur un truc qui vous a fait crever d'ennui et d'être obligé d'en parler pendant quatre ans et plus (je dis ça pour ceux d'entre vous qui voudraient encore réagir à la critique des Thanatonautes de Werber ; ça va : on a compris que vous n'étiez pas d'accord ... Et puis je ne voudrais pas parler au nom de l'auteur de l'article mais franchement, le connaissant, ça m'étonnerait qu'il s'excuse).
A l'origine donc. A l'origine de cet article, je devais vous parler de L'Esclave vieil homme et le molosse. Aussi éloigné des mesquineries de la critique littéraire que faire se peut. Pur moment de beauté, ce petit ouvrage m'a, d'un coup, réconcilié. Conçu autour d'un scénario simplissime - un esclave, plutôt vieux, court, poursuivi par un gros chien - il est pourtant riche de tant de saveurs, de grondements, d'éclairs somptueux et de nuits qu'on en sort un peu ivre. La langue à elle seule contient toutes les Caraïbes, ce qu'on en connaît, ce qu'on en imagine, ce qu'on en craint : son atmosphère saturée d'humidité, ses forêts farouches, tout ça vous frappe en pleine face, par vagues. Récit de trois peurs et de trois morts, il nous promet à chaque page un dénouement qui n'arrive pas. Et lorsque, pour finir, l'auteur a à ce point achevé son livre qu'il en a même révélé les sources, loin d'être déçu par l'exposition crue des mécanismes de l'histoire, on n'en est que plus admiratif pour ce qui constitue un magnifique exemple d'œuvre inspirée.
FXS
 
 
Monet is Money de Ted Escott - Métaillié
L'histoire part d'un fait divers : le vol de tableaux célèbres de Monet au musée de Marmottan. L'imagination de l'auteur prend le relais pour inventer un complot alambiqué monté par de vieux parrains de la mafia dans le but d'en remontrer aux petits jeunes qui ne respectent rien. Déjà, les références à l'honneur maffieux qui est constamment bafoué, à la fierté et à l'honnêteté foncière des truands de haut vol est un peu dure à avaler, un peu comme un remake du parrain qui se voudrait profession de foi. L'histoire se poursuit avec une suite de rebondissements et de personnages qui sont de purs clichés irritants. Le tout est traité avec un ton semi-humoristique, qui, je le suppose, est censé justifier les clichés sus-dits, les faiblesses, l'approximation de l'ensemble, sur un mode léger et badin de conteur. Mais c'est raté, et l'irritation ne fait que croître. C'est simple, on dirait du San-Antonio, mais sans l'argot, sans Bérurier, sans les scènes de sexe, sans l'invention permanente et sans la distanciation (qui entre parenthèses disparaît singulièrement des aventures du Commissaire depuis que Frédéric Dard vieillit un peu trop. Arrête, arrête, Frédéric, s'il te plaît !). Donc, pour en revenir à Monet is Money, ce n'est même pas agréable à lire dans le RER. C'est dire.
PmM
 
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