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J'étais
en l'An 2000. D'un doigt, je réglais la force de sustentation
de mon fauteuil magnétique. Dans un bruissement délicat,
les champs légèrement bruns s'adaptaient à
mon corps. De l'oeil, je réglais la force du feu éternel
qui brillait dans sa cage de cristal. J'attrapais le verre (New
Yorker : quatre parts de bourbon, deux traits de grenadine, un trait
de jus de citron, un peu de sucre en poudre, le tout mélangé
au shaker. Filtrez et ajoutez de la glace dans le verre de
service) que le chat-robot venait de m'apporter, et le laissai
repartir pour jouer avec la souris de l'ordinateur. Je pouvais entamer,
après l'avoir téléchargé sur le réseau,
le livre électronique dont la première page s'affichait
en silence sur mon écran holographique...
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| Les
Seigneurs de l'instrumentalité
de Cordwainer Smith - Pocket |
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Certes, l'ouvrage
est déroutant. On hésite constamment entre le roman et le recueil
de nouvelles. Les premières histoires entretiennent entre elles
un lien si faible qu'on opte de prime abord pour le second. Mais
voici qu'au détour d'un dialogue, un personnage déjà rencontré fait
sa réapparition. Et puis, au fil des pages, le tableau d'ensemble
commence à se dessiner. Cordwainer Smith construit sa légende, celle
d'une humanité qui, quinze mille ans après la bombe, semble enfin
avoir compris deux ou trois choses. Oh, bien sûr, elle voyage désormais
dans l'espace. Bien sûr, elle possède une technologie de rêve, qui
ne surprendra pas les amoureux de l'âge d'or des années soixante,
les spécialistes de hard science. Mais ils n'y retrouveront pas
ce poli impeccable, cette parfaite cohérence qui fait la beauté
d'un Dune. Cette humanité-là est fragmentée, dispersée aux
quatre coins de la galaxie, amnésique et en perpétuelle recherche
d'elle-même. Son immortalité lui pèse. Son bonheur béat menace de
l'engloutir. Et les Seigneurs de l'Instrumentalité, héros sans pouvoir,
sont en lutte perpétuelle contre les mirages de la technologie.
C'est que partout, la vie repousse sous les tentatives pour en maîtriser
le déroulement. Le stroon, drogue de l'immortalité, ne se développe
que sur de gigantesques moutons malades, que la sélection génétique
eût dû impitoyablement éliminer. Les puissants de ce monde eux-mêmes
sont des rescapés d'une mort à laquelle les promettait quelque tare
congénitale. A l'inverse, les avancées technologiques (comme la
découverte du voyage à la vitesse de la pensée) ou sociales (ainsi
de la " Redécouverte de l'Homme ") ne se font qu'au prix du sacrifice
de dizaines de vie.
Si l'on ne peut pas qualifier Smith de désespéré, le moins que l'on
puisse dire est que son optimisme n'est pas là où on l'attend d'ordinaire
en science-fiction. Mais ne vous y trompez pas. Les Seigneurs
de l'Instrumentalité ne sont pas un n-ième Meilleur des Mondes.
Ici, pas d'utopie. Pas d'univers fantaisiste, pas d'idéologie à
l'échelle de l'humanité. On n'y trouve qu'une réalité bien humaine,
dans tout ce qu'elle a de tragique, de sordide et de drôle.
Ah, un dernier détail. Comme tous les chefs-d'œuvre en péril, vous
aurez du mal à le trouver chez votre libraire, surtout si celui-ci
est la FNAC. Le mieux est sans doute de fouiller les bouquinistes
(du moins leur magasin), ou de le commander.
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| FXS |
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| Fatale
/ L'affaire N'Gustro
de JP Manchette - Folio |
| Drôle d'écriture
que celle de Jean-Patrick Manchette. Drôle d'écriture,
et drôle de philosophie. Avec des acrobaties de style et une
licence grammaticale qui rivent le lecteur à ses paragraphes
courts et denses, Manchette captive, obsède, capture même
pour mieux vous entraîner dans les détours d'âmes
humaines passablement torturées. Et l'on se trouve piégé
au coeur de la noirceur, avec cependant un soupçon de distance,
comme si l'auteur ne voyait dans la violence, dans la cupidité,
dans l'ignominie qu'un spectable banal, ou plutôt comme s'il
s'adressait à son lecteur avec un ton de connivence qui dirait
"nous savons tous les deux que de toute façon, les hommes
de notre société sont véritablement comme ça".
Alors forcément, on ne s'étonne plus de la noirceur
des coeurs et de la violence des actes, et l'on atteint sans douleur
le sombre substrat des motivations, par la seule grâce d'un
style. Virginie Despentes utilise la grossièreté, l'expression
crue pour nous rapprocher du monde trop humain de ses personnages
: Manchette n'a même pas besoin de cet artifice. |
| PmM |
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| Cosmix Banditos
de A.C. Weisbecker |
Vous connaissez
tous la magie des bouquinistes ... Quelqu'un que vous admirez vous
recommande un livre. Absolument génial. Vous vous précipitez dans
les librairies. Vous ne le trouvez pas. Vous cherchez encore, ailleurs.
Rien. Au fil des semaines, vous prenez l'habitude, à chaque fois que
vous croisez dans les rayonnages de livres, de jeter un coup d'œil
à la lettre W. Nada. Vous vous découragez. Vous oubliez un peu. Et
puis, un beau jour, au fond d'un vieux bac coincé dans la halle inférieure
du parc Georges Brassens à Paris, paf ! Le miracle. Il est là. Vous
tremblez. Et si, après toutes ces années, l'ouvrage se révélait être
un ramassis de lieux communs et d'absurdités ?
... Et bien non. Absolument génial, c'était le mot juste. Du moins,
pour ceux qui aiment les univers totalement déjantés, où un mafioso
sud-américain de la pire espèce vous raconte un peu son histoire.
Comment une livraison de drogue vers les Etats-Unis a mal tourné,
par la faute de partenaires complètement défoncés à toutes sortes
de produits fortement prohibés. Et comment, alors qu'il était forcé
de se cacher au fin fond de la forêt tropicale, lui est soudain parvenue
la révélation de la physique quantique.
Dans une langue qui tient à la fois de Céline et de Terry Pratchett
(sic !), Weisbecker nous initie alors aux mystères des univers sub-atomiques.
Son personnage, armé de quelques ouvrages, de son chien et d'un gros
paquet de grenades, part en croisade dans les milieux " banditos "
pour ouvrir les yeux à des bandes entières de terroristes sur leur
nature quantique. On rit, on s'émerveille d'un bon millier de trouvailles,
on se dit que l'auteur est fou à lier. Bon sang ! Qu'est-ce que c'est
bon ! Qu'est-ce que ça fait du bien, un livre comme ça ! Je crois
que les accoudoirs de mon vieux fauteuil en velours bleu (désolé,
le mien est bleu) ne s'en sont toujours pas remis. |
| FXS |
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| Wang
de Pierre Bordage - J'ai Lu SF |
Dans ce roman
d'anticipation, Pierre Bordage met en scène un avenir pas très
lointain de notre monde où les pays riches du nord se sont
isolés du reste du monde grâce à un infranchissable
rideau électromagnétique. Ailleurs, la barbarie règne,
la loi du plus fort donne tous les pouvoirs aux clans mafieux qui
pullulent, notamment dans les pays de l'Est devenus territoires libres
après la guerre russo-chinoise. Seul espoir d'échapper
à la misère ou à l'enrôlement forcé
dans les milices des triades : le passage à l'ouest, lors de
l'ouverture biannuelle du rideau électromagnétique à
un petit nombre d'émigrants en route vers un avenir inconnu.
Wang, le personnage principal, émigre et va occuper un rôle
de premier plan dans les jeux politiques du monde occidental.
Avec cette trame intéressante, Pierre Bordage nous délivre
un roman épique dont il a le secret, aussi bien construit que
ceux de la série des Guerriers du silence. Un souffle
qui rappelle les meilleures pages de Dan Simmons ou de David Brin.
Malheureusement, cet auteur qui pourrait être le continuateur
moderne de Jules Verne, a eu quelques difficultés avec la prospective
terrienne, comme de nombreux auteurs avant lui. Ecrire un roman sur
le futur de l'humanité... vaste et difficile entreprise. Bordage
a sans doute voulu mettre trop de choses dans son roman, comme cette
invraisemblable philosophie taoïste à deux francs, ou
ses humains mutés s'envolant vers les étoiles, pâle
mythe utopiste. Dans un roman d'action comme celui-là, jouer
au plus fin avec l'analyse des sentiments et de la société
humaine est une gageure. Au total, on se surprend à sauter
les nombreux pages inintéressantes pour suivre les aventures
de Wang. Quant à la fin, elle est prodigieusement inintéressante.
Préférez Les Guerriers du silence, La Citadelle
hyponéros et Terra Mater. |
| PmM |
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| L'Esclave
vieil homme et le molosse
de Patrick Chamoiseau - Folio |
A l'origine,
j'avais prévu de dire du mal du livre d'un autre auteur antillais,
dont je sortais tout juste avec un soupir de soulagement. Un polar
chiant comme un repas trop épicé dans lequel tout se passe comme si
l'auteur, ayant compris que le croisement entre Starsky et Hutch et
Columbo allait donner quelque chose d'explosif, avait toutefois commis
une légère erreur : c'est le scénario de Columbo et les scènes d'action
de Starsky et Hutch qu'il faut copier. Pas l'inverse. Sinon, voilà
le résultat. On se retrouve avec un épisode de Derrick aux Antilles.
Mais à quoi bon s'acharner sur les navets ? D'autres le font mieux
que moi. Et puis il est préférable de dire une fois du bien d'un bouquin
et que personne n'y revienne, plutôt que de se lâcher sur un truc
qui vous a fait crever d'ennui et d'être obligé d'en parler pendant
quatre ans et plus (je dis ça pour ceux d'entre vous qui voudraient
encore réagir à la critique des Thanatonautes de Werber ; ça
va : on a compris que vous n'étiez pas d'accord ... Et puis je ne
voudrais pas parler au nom de l'auteur de l'article mais franchement,
le connaissant, ça m'étonnerait qu'il s'excuse).
A l'origine donc. A l'origine de cet article, je devais vous parler
de L'Esclave vieil homme et le molosse. Aussi éloigné des mesquineries
de la critique littéraire que faire se peut. Pur moment de beauté,
ce petit ouvrage m'a, d'un coup, réconcilié. Conçu autour d'un scénario
simplissime - un esclave, plutôt vieux, court, poursuivi par un gros
chien - il est pourtant riche de tant de saveurs, de grondements,
d'éclairs somptueux et de nuits qu'on en sort un peu ivre. La langue
à elle seule contient toutes les Caraïbes, ce qu'on en connaît, ce
qu'on en imagine, ce qu'on en craint : son atmosphère saturée d'humidité,
ses forêts farouches, tout ça vous frappe en pleine face, par vagues.
Récit de trois peurs et de trois morts, il nous promet à chaque page
un dénouement qui n'arrive pas. Et lorsque, pour finir, l'auteur a
à ce point achevé son livre qu'il en a même révélé les sources, loin
d'être déçu par l'exposition crue des mécanismes de l'histoire, on
n'en est que plus admiratif pour ce qui constitue un magnifique exemple
d'œuvre inspirée. |
| FXS |
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| Monet is Money
de Ted Escott - Métaillié |
| L'histoire part
d'un fait divers : le vol de tableaux célèbres de Monet
au musée de Marmottan. L'imagination de l'auteur prend le relais
pour inventer un complot alambiqué monté par de vieux
parrains de la mafia dans le but d'en remontrer aux petits jeunes
qui ne respectent rien. Déjà, les références
à l'honneur maffieux qui est constamment bafoué, à
la fierté et à l'honnêteté foncière
des truands de haut vol est un peu dure à avaler, un peu comme
un remake du parrain qui se voudrait profession de foi. L'histoire
se poursuit avec une suite de rebondissements et de personnages qui
sont de purs clichés irritants. Le tout est traité avec
un ton semi-humoristique, qui, je le suppose, est censé justifier
les clichés sus-dits, les faiblesses, l'approximation de l'ensemble,
sur un mode léger et badin de conteur. Mais c'est raté,
et l'irritation ne fait que croître. C'est simple, on dirait
du San-Antonio, mais sans l'argot, sans Bérurier, sans les
scènes de sexe, sans l'invention permanente et sans la distanciation
(qui entre parenthèses disparaît singulièrement
des aventures du Commissaire depuis que Frédéric Dard
vieillit un peu trop. Arrête, arrête, Frédéric,
s'il te plaît !). Donc, pour en revenir à Monet is
Money, ce n'est même pas agréable à lire dans
le RER. C'est dire. |
| PmM |
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