Quatuor Retour aux mots croisés
Quatuor MS
 

J'ai bien reçu votre lettre. Pas vraiment une lettre, il n'y avait qu'une photographie et quelques mots. Votre nom derrière, votre adresse. Plus un immense point d'interrogation qui barrait mon visage et celui de Yann. Votre écriture est brutale, vous deviez être en colère ou avoir peur.

Hélène, Valérie, Henri, Yann. Un quatuor sacré, il y a combien de temps ?

Vous voudriez que je vous réponde, vous voudriez savoir. Une longue lettre qui raconterait, qui nous raconterait. Qui expliquerait cette nuit où vous avez été conçue. Comment savez-vous qui je suis ? Je croyais être bien caché, avoir disparu de la circulation. Un peu comme ces anciens SS réfugiés en Amérique du Sud , qui découvrent un jour que le Mossad juif est à leur trousse.

Hélène, Valérie, Henri, Yann. Votre mère était très cultivée. Elle a remarqué un jour que nos initiales traçaient le nom de Dieu. Un tétragramme, j'aurais tant voulu qu'elle ne meure pas. Yavhé n'a rien fait pour elle, pas un geste, pas un mot. Que vous dire de plus ?

Un amour en quatre dimensions, les autres ne comprenaient pas. Nous non plus, pas encore. Nous aimions être ensemble. Nous étions si bien les uns avec les autres. Nous étions jeunes. Très jeunes. Immatures, disait ma mère. Oui, nous faisions l'amour. Nous étions beaux. Cette photo, je l'avais oubliée. Les yeux d'Hélène, les seins de votre mère, la peau de Yann...

Il y a eu cette nuit. Nous avons bu, nous avons fumé et récité des quatrains en pleurant. C'est ma faute, peut-être. Un jeu d'enfant ivre. Nous avions parlé de la roulette russe, une balle dans un barillet et la roue du hasard. Gagner sa vie, perdre sa mort. Nous ne possédions pas de révolver mais dans la chambre, j'ai aperçu cette boîte de préservatifs. Votre mère ne voulait pas d'enfant, pas encore. Et puis la peur du SIDA qui martelait notre bonheur à contretemps, qui d'amants tentait de nous transformer en pêcheurs.

Peut-être suis-je coupable. Il y a le hasard aussi, la vie, Yavhé. Il y a vous aussi. J'ai discrètement découpé l'emballage d'aluminium plastifié, d'un coup d'épingle j'ai percé l'extrêmité du préservatif. C'est tout. Ensuite, je l'ai rangé avec les autres et je suis descendu avec les autres. Le hasard déciderait pour nous. J'ai bu. Assez pour oublier ce que nous avons dit et fait par la suite. Pas assez pour devenir impuissant. Que voulez-vous que je vous raconte de plus ? Nous avons fini la nuit là-haut, dans la chambre de votre mère. Vos grands-parents étaient absents pour le week-end, la maison nous appartenait. Eux aussi sont coupables.

Vous êtes une fille de la nuit. Une fille de cette nuit-là. Votre mère n'a rien dit, jusqu'à ce que son ventre parle pour elle. Elle a beaucoup pleuré, elle a promis qu'elle ne comprenait pas. Vous l'avez tuée en naissant. Je vous déteste.

Pourquoi m'avez-vous envoyé cette lettre ? A quoi bon chercher son père quand on a tué sa mère ?

Le tétragramme n'avait plus de sens. Yann, Hélène... Avez-vous retrouvé leur piste ? Ont-il reçu cette photo eux aussi ?

Demain je reprendrai la fuite.

Ailleurs, loin d'ici. Ma lettre est finie. Il fait froid cette nuit, c'est l'hiver. Le printemps n'existe plus depuis l'après-midi de votre naissance. Les yeux de votre mère semblaient encore vivants lorsque je les ai ai vus pour la dernière fois. En arrière-plan vibraient vos cris, vos pleurs. Vous aviez faim ou soif. Vous étiez déjà malheureuse. Le feu brûle dans la cheminée. La photographie aussi, sur laquelle se trouvait votre adresse.

Ma lettre est finie. La flamme qu'elle produira aura la couleur des cheveux de Valérie, votre mère.

Henri

 
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