Dimensions Retour aux mots croisés
Aujourd'hui, j'ai voulu mesurer ma vie OB
 
Samedi matin, alors que le monde s’agite au dehors pour profiter des bienfaits du week-end, alors que le soleil ne cesse de me narguer à travers la baie vitrée, moi, je travaille. Dans cette salle d’un autre temps, quatre étudiants ont été appelés pour tenter de comprendre enfin le cours du professeur de mathématiques. Sur le tableau noir, s’étalent les formules les plus barbares, les lemmes les plus insolites, et des signes cabalistiques, venus directement d’un autre monde. Des lettres grecques côtoient des chiffres, tandis que les parenthèses s’accouplent avec des opérations pour former, selon le professeur Karphare, un sens, voir même une philosophie. Le quatuor se perd dans les démonstrations alambiquées et nos regards effleurent l’assoupissement. Je recopie sans broncher les kilomètres de craies qui s’alignent devant moi. Les racines carrées ont toujours eu tendance à m’ennuyer.
 
A un certain moment, je perds le fil et lâche prise dans cet océan d’équations. Mon seul radeau, l’imagination. Aujourd’hui, j’écris mon propre théorème ; celui de ma vie.
 
Théorème de ma vie
Soit VIE, un espace vectoriel société-normé de dimension n. Soit MOI, un sous-espace vectoriel de dimension p (p<n) indépendant et révolté. Si p tend vers n alors MOI=Ker{VIE} (c’est à dire que le noyau de VIE est MOI)
 
Mon stylo, je ne le sens plus. Il vient d’écrire plus qu’une simple ligne d’expert, une philosophie.
 
***
 
Dix ans plus tôt. Je suis un jeune, un très jeune con. L’avenir se trouve encore dans la poche de mes parents. Je navigue à quatre pattes dans l’étendue bordélique de ma chambre. Entre jeux d’enfant et magazines d’adolescent, je me heurte à un choix crucial de deux mondes qui s’affrontent dans la continuité. Les dimensions de ma chambre, je les connais, même si je ne sais pas encore les apprécier. Mon œil gauche ne s’est pas encore ouvert. Il est resté fermé depuis ma naissance. Je suis un de ses enfants de la malchance que le monde plaint par plaisir. En attente d’une opération délicate, mon monde est plat, bidimensionnel. Aucune profondeur, je ne ressens la perspective qu’au toucher de ma main. Mes yeux, je veux dire mon œil, n’a pas de prise sur le monde complexe qui m’entoure. Quand je ferme cet unique œil qui me sert de phare, mon esprit prend le large, quitte mon Nord natal pour se plonger dans le noir complet, une porte vers d’autres dimensions. Le tableau de ma vie se transforme alors en de magnifiques montagnes en relief ; je ne souffre plus de mon emprisonnement. L’imagination m’a fait construire le monde que je touche sans pouvoir l’admirer. Mais, lorsque je reviens dans ma chambre, je m’éloigne de cet univers. Mon noyau, cette vue plane, m’étouffe. Ma vie naîtra quand je pourrai tendre vers elle, dans quelques jours, après l’épreuve douloureuse de l’hôpital. A ce moment-là, je ne serais plus Cyclope et je pourrai voir Ulysse s’enfuir dans les profondeurs de ma grotte.
 
***
 

Cinq ans après l’opération.

L’adolescence est le moment d’ouvrir les portes des mondes cachés de l’amitié. Mon ami de l’époque s’appelle Jean. Il est plus grand, plus fort, plus doué que moi. Il le sait et me le fait souvent remarquer. Enfants, nous nous croyons encore amis pour l’éternité. Cette douce illusion va disparaître un après-midi à l’inter-saison, à une terrasse de café. Je lui dit :

" Comment peut-on mesurer les dimensions de notre amitié ?"

Il me regarde quelques secondes et se fout de moi. Je suis vexé. Je me lève et m’éloigne de lui, à jamais. Dans ma tête, je repense à cette question. Quels sont les critères qui fixent les limites de cette amitié ? Le temps, je suppose. Il s’écoule laissant peu de chance aux relations d’enfants. Ce monde se tisse à partir de cette première dimension. Cette droite qui fuit vers l’infini. Mais, cette droite temporelle ne suffit pas. Il faut aussi compter sur les mécanismes de l’inconscient qui gère nos émotions face à l’amitié. Pourquoi lui et pas un autre ? Finalement, je ne me l’explique pas. J’ai l’impression de me retrouver cinq ans plus tôt. Au moment où je n’arrive pas à percevoir les dimensions de l’amitié sans être obligé de la toucher, de m’en séparer.

 
***
 

Cinq ans de plus, me revoilà dans la salle de classe. Le stylo a repris le cour du récit épique des mathématiques. Les droites lignes de la raison m’ont remis dans les rails du savoir. L’univers que je côtoie maintenant me déplaît. Je me veux supérieur à ses dimensions. Je veux me déposséder de ce corps pour être le sous espace à q facettes qui se croisent, sans se voir, complémentaires, formant la base de mon imagination.

Voilà, l’espace courbe de la salle de classe se forme. La porte de sortie est désormais plus proche. La dimension de l’intention m’a permis de m’en rapprocher. Les paroles du professeur résonnent insensiblement dans ma tête. La dimension de l’ennui a étourdi mes sens. Le parquet sombre se teint en jaune, puis, d’un coup, prend les couleurs rougeoyantes d’un coquelicot. La dimension esthétique a hurlé plus fort que mon ennui. Je me suis envolé dans le noyau parfait. Mes q facettes tendent à devenir n plans qui se mêlent. Un saut imperceptible mais sensible. Un saut intemporel brisé par la sonnerie de la cour de récréation qui me ramène aux normes d’une société.

Demain, après-demain, dans dix ans ou dans vingt ans peut-être, je m’éteindrai. Là, je crois que le sous-espace que je représente, se divisera en de multiples vecteurs ; ceux qui auront formé tout le long de ma vie les q murailles de mon noyau. La mort a ceci de mystérieux qu’elle nous attire dans le gouffre de nos sens. L’âme est alors un noyau sans dimension.

Dans mon futur, je deviendrai moi-même professeur de mathématiques et délivrerai à d’autres jeunes idiots des lemmes et des théorèmes d’érudits du passé, tous morts, pourrissant dans leur tombe et ne vivant qu’au travers de leur notoriété. La mort aura réduit leur âme à un simple théorème unidimensionnel.

 
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