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| Samedi matin,
alors que le monde s’agite au dehors pour profiter des bienfaits du
week-end, alors que le soleil ne cesse de me narguer à travers la
baie vitrée, moi, je travaille. Dans cette salle d’un autre temps,
quatre étudiants ont été appelés pour tenter de comprendre enfin le
cours du professeur de mathématiques. Sur le tableau noir, s’étalent
les formules les plus barbares, les lemmes les plus insolites, et
des signes cabalistiques, venus directement d’un autre monde. Des
lettres grecques côtoient des chiffres, tandis que les parenthèses
s’accouplent avec des opérations pour former, selon le professeur
Karphare, un sens, voir même une philosophie. Le quatuor
se perd dans les démonstrations alambiquées et nos regards effleurent
l’assoupissement. Je recopie sans broncher les kilomètres de craies
qui s’alignent devant moi. Les racines carrées
ont toujours eu tendance à m’ennuyer. |
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| A un certain
moment, je perds le fil et lâche prise dans cet océan d’équations.
Mon seul radeau, l’imagination. Aujourd’hui, j’écris mon propre théorème
; celui de ma vie. |
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Théorème
de ma vie
Soit VIE, un espace vectoriel société-normé de dimension n. Soit MOI,
un sous-espace vectoriel de dimension p (p<n) indépendant et révolté.
Si p tend vers n alors MOI=Ker{VIE} (c’est à dire que le noyau de
VIE est MOI) |
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| Mon stylo, je
ne le sens plus. Il vient d’écrire plus qu’une simple ligne d’expert,
une philosophie. |
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| Dix ans plus
tôt. Je suis un jeune, un très jeune con. L’avenir se trouve encore
dans la poche de mes parents. Je navigue à quatre pattes
dans l’étendue bordélique de ma chambre. Entre jeux d’enfant et magazines
d’adolescent, je me heurte à un choix crucial de deux mondes qui s’affrontent
dans la continuité. Les dimensions de ma chambre, je les connais,
même si je ne sais pas encore les apprécier. Mon œil gauche ne s’est
pas encore ouvert. Il est resté fermé depuis ma naissance. Je suis
un de ses enfants de la malchance que le monde plaint par plaisir.
En attente d’une opération délicate, mon monde est plat, bidimensionnel.
Aucune profondeur, je ne ressens la perspective qu’au toucher de ma
main. Mes yeux, je veux dire mon œil, n’a pas de prise sur le monde
complexe qui m’entoure. Quand je ferme cet unique œil qui me sert
de phare, mon esprit prend le large, quitte mon Nord
natal pour se plonger dans le noir complet, une porte vers d’autres
dimensions. Le tableau de ma vie se transforme alors en de magnifiques
montagnes en relief ; je ne souffre plus de mon emprisonnement. L’imagination
m’a fait construire le monde que je touche sans pouvoir l’admirer.
Mais, lorsque je reviens dans ma chambre, je m’éloigne de cet univers.
Mon noyau, cette vue plane, m’étouffe. Ma vie naîtra quand je pourrai
tendre vers elle, dans quelques jours, après l’épreuve douloureuse
de l’hôpital. A ce moment-là, je ne serais plus Cyclope et je pourrai
voir Ulysse s’enfuir dans les profondeurs de ma grotte. |
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Cinq ans après
l’opération.
L’adolescence
est le moment d’ouvrir les portes des mondes cachés de l’amitié.
Mon ami de l’époque s’appelle Jean. Il est plus grand, plus fort,
plus doué que moi. Il le sait et me le fait souvent remarquer. Enfants,
nous nous croyons encore amis pour l’éternité. Cette douce illusion
va disparaître un après-midi à l’inter-saison,
à une terrasse de café. Je lui dit :
" Comment peut-on
mesurer les dimensions de notre amitié ?"
Il me regarde
quelques secondes et se fout de moi. Je suis vexé. Je me lève et
m’éloigne de lui, à jamais. Dans ma tête, je repense à cette question.
Quels sont les critères qui fixent les limites de cette amitié ?
Le temps, je suppose. Il s’écoule laissant peu de chance aux relations
d’enfants. Ce monde se tisse à partir de cette première dimension.
Cette droite qui fuit vers l’infini. Mais, cette droite temporelle
ne suffit pas. Il faut aussi compter sur les mécanismes de l’inconscient
qui gère nos émotions face à l’amitié. Pourquoi lui et pas un autre
? Finalement, je ne me l’explique pas. J’ai l’impression de me retrouver
cinq ans plus tôt. Au moment où je n’arrive pas à percevoir les
dimensions de l’amitié sans être obligé de la toucher, de m’en séparer.
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Cinq ans de plus, me revoilà dans la salle de classe. Le stylo a
repris le cour du récit épique des mathématiques. Les droites lignes
de la raison m’ont remis dans les rails du savoir. L’univers que
je côtoie maintenant me déplaît. Je me veux supérieur à ses dimensions.
Je veux me déposséder de ce corps pour être le sous espace à q facettes
qui se croisent, sans se voir, complémentaires, formant la base
de mon imagination.
Voilà, l’espace
courbe de la salle de classe se forme. La porte de sortie est désormais
plus proche. La dimension de l’intention m’a permis de m’en rapprocher.
Les paroles du professeur résonnent insensiblement dans ma tête.
La dimension de l’ennui a étourdi mes sens. Le parquet sombre se
teint en jaune, puis, d’un coup, prend les couleurs rougeoyantes
d’un coquelicot. La dimension esthétique a hurlé plus fort que mon
ennui. Je me suis envolé dans le noyau parfait. Mes q facettes tendent
à devenir n plans qui se mêlent. Un saut imperceptible mais sensible.
Un saut intemporel brisé par la sonnerie de la cour de récréation
qui me ramène aux normes d’une société.
Demain, après-demain,
dans dix ans ou dans vingt ans peut-être, je m’éteindrai. Là, je
crois que le sous-espace que je représente, se divisera en de multiples
vecteurs ; ceux qui auront formé tout le long de ma vie les q murailles
de mon noyau. La mort a ceci de mystérieux qu’elle nous attire dans
le gouffre de nos sens. L’âme est alors un noyau sans dimension.
Dans mon futur,
je deviendrai moi-même professeur de mathématiques et délivrerai
à d’autres jeunes idiots des lemmes et des théorèmes d’érudits du
passé, tous morts, pourrissant dans leur tombe et ne vivant qu’au
travers de leur notoriété. La mort aura réduit leur âme à un simple
théorème unidimensionnel.
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