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A quoi bon ?
A quoi bon me
traîner encore une fois dans cette réunion de bouclage
où de toute façon je n'arriverais à placer
aucun texte... Depuis que je participais à ce magazine, j'avais
proposé tous les styles et tous les formats, et rien encore
n'avait été sélectionné. Pourquoi donc
continuer à venir à ces réunions qui se terminaient
invariablement par le même scénario, où le rédacteur
en chef d'une revue soi-disant littéraire se faisait manipuler
par une livreuse de ghiedzzas totalement inculte, qui ne savait
même pas que l'ancêtre des ghiedzzas
était la pizza que les premiers écrivains de KaFkaïens
(de sacrés pointures ceux-là, pas comme les petits
nouveaux, notamment vénusiens) consommaient en quantité.
Vraiment, je me demandais pourquoi je persévérais...
Pourquoi ? Peut-être
parce qu'il fallait bien que quelqu'un tente de faire survivre la
littérature, je veux dire la VRAIE littérature, celle
qui disparaissait derrière les hectolitres de bouillie insipide
pondus par des machines comme Théo7 ; littérature
pré-pensée, pré-digérée, avec
des émotions contrôlées, limitées pour
ne pas faire mal à la tête du pauvre lecteur qu'il
ne fallait offusquer sous aucun prétexte...
J'avais beau répéter que la littérature n'était
pas une question de compilation bestiale de concepts, et encore
moins d'étendue éléphantesque du savoir, les
machines brodaient encore et encore de nouveaux textes aussi lisses
et creux que des romans de l'Académie Française (qui
d'ailleurs était devenue un véritable repère
d'immortels, depuis que tous les vieux barbons avaient été
remplacés par des machines). Et les vrais auteurs dont je
faisais partie voyaient leur territoire d'expression se réduire,
diminuer comme la célèbre peau de chagrin dont personne
ne savait plus d'ailleurs ce qu'elle était. Nous assistions
impuissants au déclin de la littérature, à
la perte de ses racines: plus personne ne lisait de livres en papier.
Ecrire ne voulait plus rien dire parce que lire ne signifiait plus
rien. Et l'émotion, nom d'une couille ! L'émotion
avait disparue, j'en avais la gorge serrée. Moi qui pratiquais
la poésie émotive (un concept nouveau, radical et
personnel) ! Qui cela pouvait-il intéresser ?
Mais ce soir,
avec un peu de chance, je profiterais d'un relâchement de
Martin, le rédacteur-en-chef,
pour placer un de mes poèmes. Avec un peu de chance, et avec
mon nouveau bustier pigeonnant... J'aimais les gens du magazine
parce qu'ils écoutaient à peu près patiemment
mes discours sans loucher ostensiblement sur mon décolleté,
à la différence de tous les minables qui croyaient
me plaire en m'écoutant sans me comprendre, une lueur concupiscente
dans le regard. Mais ce soir, il fallait que je place un texte,
et s'il fallait pour cela que je fasse du charme à Martin,
au stagiaire vénusien ou même
à Théo7, et bien je le ferais.
Et cette petite pétasse de livreuse
n'avait qu'à bien se tenir...
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