Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les millénaires aussi. C'est l'automne ! Et malgré l'arbitraire des célébrations que l'on nous impose, il flotte comme un parfum mélancolique de dernier automne, de froid d'hiver autour de mon cher fauteuil pourtant protégé par les étincelles du feu, les poils du chat, le halo rose des lumières, la chaleur glacée d'un cocktail (Isba : deux parts de vodka pour une de liqueur d'abricot et une de martini blanc. Ajoutez un trait de jus de citron dans le shaker. Remuez. Ajoutez de la glace dans le verre) et quelques livres doux-amers...

 
Nena Rastaquouère de Pierre Cherruau - Baleine
Haute fidélité de Nick Hornby - 10x18
Les Pâtres de la Nuit de Jorge Amado
Gimpel le naïf d'Isaac Bashevis Singer - Stock
Le Corps exquis de Poppy Z. Brite - J'ai lu
Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki
Mordre au travers de Virginie Despentes - Librio
 
 
Nena Rastaquouère de Pierre Cherruau - Baleine

Attention, ce livre risque de vous en mettre un coup au moral. Comme le dit Daeninckx qui le parraine, cette histoire courte vous prend par les yeux, vous rend furieux et vous désespère. Pas vraiment par son scénario d'ailleurs, mais plutôt par ses personnages et par son ambiance : au-delà des images que nous avons tous de l'Afrique et de la misère dans laquelle les gouvernements corrompus soutenus pas les pays et les multinationales du Nord ont plongé la plupart des pays, ce livre nous permet d'imaginer non pas la déliquescence des Etats que nous connaissons déjà, mais l'effondrement des gens, de leur morale, de leur rapport à la société. Un vrai effondrement de l'humanité en somme. Et la pilule est très amère. De péripétie en péripétie, l'auteur / personnage nous enfonce ; chaque nouvelle progression dans la mince intrigue est l'occasion d'une démonstration basée sur l'émotion et l'empathie pour un désespoir que nous ressentions, et il faut bien le dire, que nous avions toujours tendance à refouler. Ah la vache, ça commence bien cet automne. Ajoutez à cela le poignant sentiment d'inéluctabilité et vous avez le livre idéal pour bousiller le reste de confiance qu'il vous restait dans l'humanité. Tant pis, je vais me refaire un cocktail.

PmM
 
Haute fidélité de Nick Hornby - 10x18
Bon, prenons le cas d'un gars anonyme qui vient de se faire larguer par sa chérie. Il court passer quelques jours au soleil chez des amis de confiance pour retrouver le moral et penser à autre chose. Dès la première nuit, malgré l'alcool et la fatigue, le sommeil ne vient pas ; dans sa tête, 150 000 questions toutes plus monstrueuses les unes que les autres tournent en rigolant. Pour tromper ses insomnies, il demande à son hôte un bouquin. L'hôte, qui ne sait pas très bien lire (il suit encore avec le doigt), n'en a qu'un (et sale). De plus, il paraît réticent à le confier à son vieil et malheureux ami, mais bon. La nuit venue, notre pauvre gars anonyme attaque le bouquin : c'est l'histoire d'un mec qui vient de se faire larguer. Bon, bon. On pourrait s'attendre au pire, comme l'hôte lui-même, mais c'est le meilleur qui surgit, merci, merci Nick Hornby.
Cette histoire n'est pas la mienne (je n'ai pas de problèmes de couple : je suis hermaphrodite), mais ce livre a contribué à l'admirable redressement de cet ami anonyme. Il est très drôle. Il décrit très bien les femmes et encore mieux les hommes, mais c'est dans les rapports entre les deux qu'on s'amuse le plus. Peut-être ne fonctionne t-il surtout avec les hommes malheureux ? En tout cas, il leur fait grand bien : on achève ce livre apaisé et serein, puis on appelle son ex en riant pour lui dire qu'on a même pas mal.
EM
 
Les Pâtres de la Nuit de Jorge Amado
Salvador de Bahia. Quelque part dans ses bidonvilles, une poignée d’hommes et de femmes aiment, se révoltent, prient des dieux étranges, moitié chrétiens moitié païens, font le commerce des femmes. Ils se connaissent depuis leur enfance : le caporal Martim et ses cohortes de maîtresses, l’Ygrec, Tiberia la tenancière et son mari, fabricant de cierges pour la paroisse, la crinière blanche du Coq Fou. Le lien qui les unit est plus fort que tout, le mariage, la pauvreté, les promoteurs en quête de terrains bon marché, et se renoue chaque soir autour d’une bouteille de cachaça. Dans ce monde qui nous rappelle les univers magiques de Gabriel Garcia Marquez, le malheur n’est que de passage. C’est qu’il en faut peu, au fond, pour vivre dans l’honneur : quelques planches de bois, le respect des anciens, la crainte des dieux. Alors, notre monde peut bien s’agiter. Les politiciens peuvent bien s’emparer pour quelques semaines de la vie étrange et si douce de ce quartier. Seuls sont éternels les héros indélogeables de ces ruelles baignées de poussière et de soleil, qui nous feraient oublier, à nous autres drogués du confort, que la misère nous est tellement insupportable.
FXS
 
 
Gimpel le naïf d'Isaac Bashevis Singer - Stock

A quoi tient l'universalité des contes d'Isaac Bashevis Singer ? D'où vient le sentiment de familiarité, de proximité avec ces histoires de juifs polonais ruraux ou citadins, histoires écrites en yiddish et couronnées par un prix Nobel en 78 ? Pour une bonne part, sans doute de la présence de la culture juive d'Europe Centrale dans notre culture de mélanges. Puis de la part de culture juive dont le maître de Brooklyn (vous voyez de qui je parle, il a de grosses lunettes) nous a appris à rire. Et pour l'essentiel, parce que les histoires des femmes et des hommes, petits ou grands, généreux ou mesquins, savent traverser les cultures quand elles sont dites avec autant de talent. C'est le génie d'écrivains comme Singer que de savoir transformer une histoire en conte à la portée quasi-universelle. Que ses histoires se déroulent dans la Pologne de ses origines ou dans le New-York mythique des communautés, elles sont autant de témoignages d'humanité, au sens précis du terme.
A lire : Gimpel le Naïf, Le magicien de Lublin, Le Fantôme

PmM
 
 
Le corps exquis de Poppy Z. Brite - J'ai lu
Dans la série "psychopathe-tueur en série-cannibale-homosexuel-drogué", voici un livre qui n'a pas grand intérêt. Il est curieux de voir comme la transgression de codes qui n'existe plus que dans les mentalités les plus conservatrices peut devenir un filon littéraire. Comment vous dire ? Disons qu'on a l'impression d'écouter un groupe de hard-rock satanique : on commence par rigoler, puis l'on s'ennuie définitivement. C'est pas parce qu'on est une femme, qu'on écrit des histoires de crimes atroces dans des milieux glauques et qu'on évoque le sida comme un châtiment et une arme qu'on est subversif. Et surtout qu'on arrête de mettre en quatrième de couverture une photo de la nana déguisée en vampire, l'air torturée par une réalité qu'elle est seule à connaître (tout ça avec un très joli logo "nouvelle génération". Je préfère personnellement "100% anti-teckel"). Les écrivains qui par souci de carrière ont décidé d'être maudits et transgressifs (et qui sont publiés à la pelle) me gonflent. Dis-donc, Poppy (?!) Z. Brite, si tu faisais plutôt un groupe de hard-rock satanique ?
EM
 
 
Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki
Dans l’Andalousie du XVIIeme siècle, un jeune capitaine des gardes wallones se trouve embarqué dans une histoire qu’il a bien du mal à comprendre. Au fond d’une auberge abandonnée, deux jeunes femmes qui se prétendent ses cousines viennent s’offrir à lui, et tentent de le convertir à la foi mahométane. Cherchant à pénétrer le mystère du lieu, le jeune homme va croiser sur son chemin mille et un personnages en quête d’une oreille complaisante à laquelle confier le secret de leur vie. Les récits se succèdent, se croisent, s’emmêlent à tel point parfois qu’il faut des tablettes de géomètre pour conserver en le fil. Au terme de ces narrations, c’est presque deux mille ans d’histoire européenne qui défile sous nos yeux. Ces rencontres sont-elles le fruit du hasard ? Pour le savoir, il faut parvenir à démêler chaque récit de ce roman qui s’avère être, au bout du compte, l’un des romans hypertexte les plus achevés qui soit !
FXS
 
 
Mordre au travers de Virginie Despentes - Librio
Nous avons déjà évoqué dans ces colonnes la petite baffe que nous avions ramassée en lisant Baise-moi et les Chiennes Savantes de Virginie Despentes. Mordre au travers est un recueil de nouvelles toutes aussi décapantes. Le recours à la crudité de l'expression est plus mesuré, l'intention de destabilisation est manifestement moins grande : l'humanité et le désespoir des situations en sort considérablement renforcé, ou du moins plus marquant. La nouvelle intitulée Balade est simple, toute simple : vous ne pourrez pas la lire sans être pris aux tripes, à moins d'être un jeune madeliniste. Virginie (j'ai envie de l'appeler par son prénom, comment faire autrement ?) sait parfaitement la détresse, le sexe, l'égoïsme naturel et la saleté qui nous pourrit la tête. Elle les connaît, et les fait apparaître sans fioritures ; la ville est le théâtre de cette crasse exposée. Ne vous y trompez pas : les plus crasseux sont souvent les plus propres d'apparence, et soyez persuadés qu'il n'y a aucun simplisme dans la manière dont Virginie Despentes expose tout cela. Simple, sincère et littéralement vrai, Virginie explose tous les à peu près qui masquent toujours à un moment ou à un autre la vérite dans n'importe quel texte. Une sorte d'anti-Babar absolu.
PmM
 
 
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