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Le froid coupant. Le froid brutal. Le froid qui gifle les rares parties du corps encore à nu. Sous les épaisseurs triples de vêtements sales, le froid ronge la peau, mord les muscles qui durcissent et ne frissonnent plus. Tout le corps souffre, tout ce qui n'est pas pelotonné meurt. La bourrasque est terrible et tue ; mais le froid insidieux du vent qui rampe comme un poison, infiltrant corps et os, est encore plus dévastateur, il ronge les os, les os, le corps rigide et froid comme celui d'un cadavre, il n'y aura jamais plus de chaleur, faites que cela s'arrête, Maman, Maman, j'ai froid, je ne supporte plus ce froid. Oh, n'être plus ce corps dévasté et ces pieds et ces mains que l'on ne sent plus, être une sphère de chair caparaçonnée, protégée, sans extrémités pour souffrir de la prise du froid.

Le gel du corps qui meurt n'arrête pas la douleur, la douleur est bien plus immense quand le gel atteint le cœur des os. Le froid qui gifle les têtes courbées comme une onde sonore, polarisation du froid sur l'obscurité du tunnel, choc métallique dans l'air glacé de tout ce qui peut encore bouger, raclements, souffrance mais pas de cris. Surtout pas de cris car le froid gèle les lèvres et les scelle à jamais en figeant d'un coup les poumons exposés.

Choc du froid qui parcourt les tunnels comme un fléau arbitraire, décimant les derniers d'entre nous qui ont survécu.

 
*

" Et après ? "

Je pollue, tu pollues, il pollue, nous polluons... Et après ? Des milliards d'hommes sur une terre de plus en plus stérile, maltraitée, gangrenée pour des millions d'années par les accidents radioactifs, par la chimie massive, par la folie automobile qui a tué l'atmosphère. Des milliards d'hommes infiniment pauvres qui s'étripent sous les yeux vides-morts de la poignée d'ultras-riches protégés par des miradors. Au milieu, des millions de sursitaires parqués dans l'hémisphère nord, qui attendent de tomber d'un coté ou de l'autre, affamés d'une dernière jouissance rapide, vite, vite, et après ? Et après, rien, on s'en fout, profitons et pillons et détruisons maintenant.

Et après ? La folie nationaliste a toujours été le moteur des relations internationales, qu'elle soit avérée dans le discours arrogant d'un dictateur ou bien cachée sous le masque démocratique d'un Etat corrompu jusqu'à la moelle. Même dans les accords et les traités, les rapports internationaux n'ont jamais cessés d'être des rapports de force entre dirigeants ; une multitude de pays et de peuples représentés par une poignée d'hommes investis d'un pouvoir qui leur obscurcit la raison au point de n'être plus que leur seul but. Et derrière eux, dans chaque pays, une nouvelle poignée de têtes rigides prêtes à tout pour conquérir ce pouvoir et qui poussent à l'accomplissement des catastrophes les plus obscures comme à la destitution d'un dirigeant qui n'aurait pas leur caractère d'avidité et d'égoïsme.

Il eût fallu qu'une force supranationale balaye ces nationalismes arc-boutés les uns contre les autres. A la réflexion, c'est à peu près ce qui s'est passé. L'économie mondialisée a joué ce rôle en bousculant les Etats souverains, et les flux monétaires sont devenus les bases d'une fédération mondiale à laquelle il était interdit de ne pas adhérer sous peine de disparaître. Malheureusement, cette économie n'était pas issue d'une vision humaniste, mais constituée par une poignée de cyniques arrogants pour son bénéfice exclusif au détriment de milliards de laissés-pour-compte. Et cette économie insouciante, dévorante, faite pour enrichir plutôt que pour répartir, cette économie nous a détruit parce qu'elle était intrinsèquement faite pour détruire la majorité de la population humaine, et elle a également détruit la minorité qui croyait qu'elle était là pour la servir, comme un golem incontrôlé qui aurait saccagé le ghetto. Et elle a détruit le monde.

 
*

Les sommets internationaux pleins de grandiloquence et de promesses solennelles n'ont pas arrêté la destruction de la planète, parce qu'aucune règle ou loi n'a jamais pu se mettre en travers de la rapacité humaine et de la galaxie d'infractions, de corruptions, de détournements et de contournements qu'elle engendre. L'égoïsme, moteur de l'avidité et de l'individualisme, est une force puissante et naturelle. Entre ceux qui voulaient quitter l'état de Nature et bâtir une société policée, et ceux qui désiraient revenir à l'état de Nature pour imposer la loi du plus fort et la concurrence carnassière et sauvage, le vieux combat n'a mis que quelques siècles à se terminer. L'instinct triomphe toujours de la raison, parce que la raison s'est compromise avec l'instinct. Et après ? L'important était de jouir du moment, non ? Les conséquences...

La conséquence a été l'empoisonnement du monde. Un monde réchauffé par les poisons accumulés dans l'atmosphère, qui a d'abord été noyé, étouffé, cuit à la vapeur infernale et toxique d'une gigantesque Cocotte-Minute échauffée par le soleil devenu invisible derrière le gris plombé et permanent du ciel. Et quand les courants perturbés des océans détruits se sont inversés, quand le cycle de l'eau s'est disloqué, quand le bouclier magnétique s'est inversé en aurores boréales vénéneuses, alors la Terre s'est figée dans le scintillement d'une nouvelle ère glaciaire. La pierre a éclatée et l'eau s'est arrêtée. La glace a envahi la terre et la mer et le ciel. L'eau courante a disparu et les hommes sont morts de soif. La glèbe est devenue stérile et les hommes sont morts de faim. Et finalement les Etats ont succombé au retour de la sauvagerie.

Et la mort du monde civilisé a vu le retour de la Tribu.

 
*

" Des rats, voilà ce que nous sommes devenus. "

Le froid a tout détruit. La neige compressée s'est transformée en glace sur des mètres et des mètres d'épaisseur. Ceux qui ont pu survivre à la disparition des Etats et des structures sociales se terrent maintenant dans les tunnels anarchiques constitués par les pièces des logements enfouis, par les égouts, par les métros, par les galeries creusées dans la glace. Les tunnels creusés à la va-vite ne sont que des boyaux suintants sommairement étayés. Cette termitière de glace ne cesse de s'étendre, tout le monde creuse pour trouver dans les habitations intactes quelque chose à manger ou à négocier. Nous passons nos journées à trottiner dans les tunnels, à éviter les vagues de froid et à nous battre. Il faut sans cesse payer tribut au plus fort et faire allégeance à ses sbires. Tout le monde a ainsi redécouvert les vertus de l'égoïsme paroxystique, et ceux qui le pratiquaient déjà logent maintenant au milieu des richesses des galeries enfouies du Louvre, entourés d'une cour de malfrats et de femmes. Des rats, voilà ce que nous sommes effectivement devenus, des rats terrorisés par le froid et paralysés par le traumatisme de la chute encore récente. Les habits entassés les uns sur les autres se mélangent et se décomposent sur les corps, constituant avec les cheveux et les poils hirsutes la toison indistincte d'une nouvelle humanité. Pour survivre, il faut se protéger, et pour se protéger, il faut se soumettre : on se soumet à celui qui tape le plus fort, et c'est ainsi que renaît la tribu, avec sa hiérarchie de cogneurs, son troupeau d'esclaves féminins et son aversion pour tout ce qui est faible. Les tribus s'affrontent pour le territoire glacé, pour la nourriture, pour les femmes ou simplement pour le plaisir de quelques gros chefs velus. La technologie a disparu, et seuls quelques artefacts techniques subsistent et fonctionnent encore à l'usage exclusif des chefs de tribus. Pour les autres, il ne reste que les débris que l'on trouve parfois dans les habitations abandonnées : l'humanité est revenue à l'âge de pierre et l'homme pleure sur les vestiges déprimants de sa grandeur enfuie.

 
*

Je ne sais pas ce que je vais faire aujourd'hui. La première épreuve est de s'extraire de l'amas tiède de haillons qui me sert de refuge. J'ai entassé toutes les étoffes que j'ai pu trouver dans le coin reculé de ce qui doit être les combles à demi effondrés du grenier d'un grand bâtiment : un de ces grands bâtiments arrogants en pierre de taille qui étalaient jadis un luxe hautain sur les grands boulevards taillés par Haussmann. Sur quelques poutres brisées et croisées, j'ai constitué un abri avec les planches arrachées au sol, et j'ai rempli cette coquille de tout ce qui pouvait retenir la chaleur. Dans ce grenier, j'ai pu trouver un refuge à l'écart des galeries qui rejoignent en sous-sol le grand tunnel du RER, sévèrement contrôlé par les guerriers de la bande du Louvre. De l'autre coté du grenier, entre plusieurs poutres et un tas d'ardoises brisées, une amorce de galerie permet de rejoindre l'extérieur, mais je l'ai colmatée avec tout ce qui me passait sous la main.

Je suis à peu près tranquille ici, parce que je suis proche de la surface et que personne n'ose trop s'approcher de peur de mourir d'exposition prolongée au froid. Cela simplifie et complique ma survie de tous les jours. Je suis à peu près tranquille pour creuser ma galerie de termite pillard. A l'aide d'un pic, je taille la glace à la recherche de nourriture ou d'un bel objet qui pourra être troqué aux barbares du RER. Trouver, c'est espérer vivre. J'ai plus ou moins de chance, et beaucoup de risques car je travaille près de la surface : un effondrement qui me blesserait me laisserait vulnérable face au grand froid de l'extérieur. Je ne veux pas mourir.

 
*

" Mourir de froid. "

Parfois, souvent, trop souvent, un effondrement quelque part dans une galerie laisse entrer une bourrasque glacée de l'air polaire du dehors. C'est alors la panique parmi les rats. Tout le monde court se blottir, se cacher, s'enfouir pour échapper à la vague d'air froid qui peut vous geler sur pied, et vous tuer à peu près aussi sûrement qu'un couperet d'acier bleui. La température de l'air chute brutalement à un seuil insupportable. On le supporte néanmoins en se calfeutrant dans tout ce qui peut empêcher la chaleur de s'enfuir. Et la torture commence : l'air froid se polarise en vibrations régulières de froid absolu. On s'engourdit en se disant que l'on va geler et d'un coup le froid mord plus sûrement qu'un chien. La douleur ne peut être combattue sans bouger, et bouger signifie exposer son corps à d'autres morsures. Il faut au contraire se replier sur soi-même et se blottir, mais la morsure du froid revient dès que la piètre chaleur s'est dissipée. Se blottir, s'enfouir, Mon Dieu je voudrais être un ver, un termite, Maman, Maman, je ne veux pas mourir. Dans la tanière de chiffons, l'homme solitaire s'enferme et se couvre et espère. Dans l'amas de cartons qui se trouve deux étages plus bas dans une pièce éventrée, la mère serre son unique fils survivant contre son sein pour lui communiquer sa chaleur. Hélas, ils seront morts demain tout comme l'homme du grenier, et leur corps bleuis et torturés ne traduiront que la souffrance et la laideur de la lutte contre le froid. Aucun apaisement ne sera visible sur leurs traits, aucune miséricorde ne leur sera accordée. Jusqu'au dernier instant leur cœur aura tenté de charrier dans leurs veines un sang épaissi. Leur cerveau protégé leur fera éprouver jusqu'au moment ultime l'avancée inexorable du gel de leur corps et la souffrance aiguë. Ils seront morts demain.

 
*

" Que va-t-il advenir de nous ? "

Qui peut encore se poser la question ? Ceux qui pourraient y penser luttent pour vivre et meurent gelés tôt ou tard. Ceux qui n'ont pas froid glissent peu à peu vers une barbarie de bon aloi, et leur cerveau commence déjà à trouver que leur boîte crânienne est décidément trop grande. Bientôt la régression.

Et si l'humanité renaissait de ses cendres froides ? La planète apaisée porterait de nouveau sur son sol une civilisation, certainement plus brillante que la nôtre. Un nouvel âge pour l'homme, ou peut-être pour quelqu'un d'autre. Après tout, des tas d'autres petites bêtes pourraient mal tourner et devenir intelligentes. Peut-être contempleraient-elles alors les traces de notre civilisation en cherchant à reconstituer notre mode de vie, comme nous l'avons fait pour les dinosaures. Et des traces, nous en avons laissées : innombrables, profondes, elles marquent le sol de cette planète comme les déjections d'une bête folle souillant sa propre tanière. Certaines sont pratiquement éternelles. Il se pourrait même que ce que nous avons fait condamne irrémédiablement cette planète à ne plus porter de vie. Nous avons peut-être rendu la Terre stérile...

Et après ?

 
 
PmM
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