An 2000 Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Ca tombait un samedi, l'an 2000. Dommage pour un jour pareil. Un vendredi, ou un lundi, on n'aurait pas bossé, ça aurait marqué le coup. Mais un samedi, il n'y avait pas grand chose de changé. Cela ne faisait pas vraiment fête. Tout autre jour de la semaine, avant et après, serait exactement le même. Néanmoins, on ne pouvait pas non plus considérer cette journée comme anodine. Vivre le premier jour du millénaire, l'occasion n'était pas offerte à tout le monde. Moi, j'étais bien content d'être né suffisamment à l'avance pour pouvoir le voir, l'an 2000.

Un des types qui travaille comme moi au bazar m'a dit, l'an 2000, c'est théorique. Je veux bien, théorique, mais il ne peut quand même pas nier que, dans trois jours à peine, on écrira partout 2-0-0-0. Sur les factures et les chèques, pour les rendez-vous. Et les enfants qui naîtront alors, seront bien nés en l'an 2000. Il a rétorqué que tout cela était une question de calendrier. Il l'avait lu dans un magazine. En Ethiopie, par exemple, les gens ne vont pas fêter l'an 2000, a-t-il ajouté en insistant sur la négation. Normal, ils n'ont pas un rond. Là, je dus lui expliquer que je plaisantais parce que j'eus peur qu'il me prenne pour un demeuré. Evidemment, j'avais compris cette histoire de calendrier. Pour atteindre 2000, il fallait compter à partir d'un zéro. Nous, c'était le Christ qui avait compté. Je n'ai rien dit pour ne pas le vexer mais c'est relatif, pas théorique, le mot à employer. Après tout, les Ethiopiens aussi, ils auront leur an machin. Tout bien considéré, je suis sûr que ceux qui utilisent l'argument du ça-ne-veut-rien-dire l'an 2000 le font pour atténuer l'enthousiasme des copains. Je lui ai dit, t'aimes pas le nouvel an. Il est resté un instant immobile, a haussé ses épaules tombantes et est reparti déballer le carton de bougies qui avait été livré plus tôt.

Il faut reconnaitre que c'est un peu stressant un tel charivari. Depuis le mois d'octobre, les gens se demandent comment ils vont occuper leur soirée. Ils deviennent exigeants. Hors de question de passer l'an 2000 en mauvaise compagnie. D'un autre côté, rester seul serait pire. Alors ils oscillent entre les possibilités et pèsent farouchement le côté mémorable de chacune. J'ai entendu dire qu'un groupe de crétins avait loué le Concorde pour s'arrêter tout autour de la planète crier 3-2-1-0. A mon avis, ils seront saoûls dès le premier et oublieront qu'ils entament déjà leur dixième. Avec autant d'argent, ils pourraient s'offrir, je ne sais pas moi, ... Les riches, il leur en faut toujours plus. Ils gâchent en voulant tout reproduire et multiplier. L'an 2000, c'est unique, non ?

L'autre jour, j'ai vu, à la télé, une pub pour les chaussures Nike. Ca m'a fait marrer. Dans une ville que je n'ai pu reconnaître, un homme est en train de faire son jogging. Il court avec souplesse alors que derrière lui brûlent des voitures, s'écrasent des avions, volent des fusées, s'envolent des billets verts que d'autres se précipitent pour ramasser, hurlent des sirènes, s'affolent des passants, s'écroulent des maisons. Lui reste impassible circulant par petites foulées à travers le désastre. Ce n'est qu'à la fin du spot que j'ai compris que tout ce bordel, c'était supposé être ça, l'an 2000. S'ils imaginent que l'on va se coller des Nikes au pied au cas où la planète explose ! Je sais bien que les journaux ont parlé d'un problème éventuel. Ici, ils disent le Y2K, le crash de l'an 2000. Ce sont les ordinateurs qui, soi-disant, retournerait en 1900 au lieu d'aller en 2000. A cause d'un truc appelé "bug". Je ne saurais pas vous expliquer techniquement ce qui risque de se produire mais toutes ces machines perdraient en quelque sorte la tête. Il paraît que des chercheurs se sont penchés sur la question et ont tout réparé. Mais personne n'est très convaincu, alors on attend. Enfin, moi, j'ai confiance. Parfois, je pense au type qui a inventé les ordinateurs. Il a dû pas mal se triturer le cerveau pour pondre un engin si complexe. Il a résolu brillament tous ces calculs mathématiques et pourtant, la seule chose qui lui ait fait défaut est la conscience de ce qu'il découvrait véritablement. Pas un instant, il ne s'est dit que sa trouvaille se développerait de la sorte pour un jour, effrayer la planète entière.

Même Hollywood a réalisé un film la-dessus, "Y2K". Dimanche soir, sur la chaîne non cablée, j'ai regardé. Sauf que j'ai raté le début parce que mon patron avait voulu ouvrir. Vous comprenez, ce sont les fêtes. Pas pour moi. Bref, c'était un film à suspens avec une centrale nucléaire prête à exploser. Ils n'ont pas arrêter pas de parler de Tchernobyl, là où les russes se sont plantés. Je n'ai pas tellement compris le lien avec l'an 2000 - je suis pas sûr que les russes le fêtent aussi - mais rien que d'entendre le nom, on saisissait la taille de l'enjeu pour les personnages. A chaque spot publicitaire, ils ont cru bon de passer une annonce recommandant au spectateur de ne pas mélanger fiction et réalité. Selon eux, les gens risqueraient de paniquer le soir de l'an 2000 en se rappelant du film. Il ne faut pas exagérer, c'était pas si bien que ça.

De toute façon, je crois que les gens, c'est pas tant le crash qui les inquiète, mais plutôt le symbolisme de l'événement. Le stress décuplé d'un jour de l'an, pire qu'un Noël en famille. Car tout doit être mené à la perfection. Entrer dans ce millénaire avec brio, m'a lancé hier un client à qui je demandais ce qu'il allait faire. D'accord. Mais je crois qu'en vrai, cela crée trop de drames. Prenez Mme Lorimer, une cliente sympa du magasin, qui vient une fois par semaine pour nous acheter des bricoles. Elle n'est plus très jeune mais elle trottine encore pas mal. Et bien, la semaine dernière, elle débarque toute chamboulée. La larme à l'oeil, elle n'en finissait plus d'errer entre les présentoirs. Je me décide finalement à aller lui toucher deux mots. Doucement j'essaye de lui parler parce que même si je ne savais pas quoi lui dire, je voulais qu'elle sente ma bonne volonté. Elle a dû comprendre. Elle m'a dit que ses enfants ne venaient pas. Elle ne pouvait certainement pas passer l'an, l'an 2000, sans eux. Vous voyez, c'est pas pareil cette année. Un instant, j'ai pensé lui expliquer qu'au fond tout ça n'était pas très grave puisque c'était relatif. Mais j'ai vite abandonné l'idée. Elle a trainé sa silhouette maigrichonne jusqu'à la porte, peut-être à cause de mon embarras. D'un seul coup, je me suis mis à détester l'an 2000. Juste un truc pour rendre les gens malheureux en glorifiant le temps qui les épuise déjà.

Et il y en a d'autres comme Mme Lorimer qui défilent au magasin depuis deux semaines. L'an 2000 est passé dans les foyers et a réouvert les vieilles plaies familiales ! C'est pas les machines qui perdent la tête, ce sont les gens, par anticipation. Prenez un truc bête, les guirlandes lumineuses. Ici, ils collent ces minuscules ampoules blanches partout. Ca fait joli et ça brille. Les femmes surtout aiment beaucoup. Il se trouve que l'on en a vendu davantage que les années précédentes. Comme le patron, il est contre les excès de stocks et qu'il commande toujours les mêmes quantités, une semaine avant, logique, on n'avait plus de guirlandes lumineuses. Qu'est-ce qu'on a pris ! Tout d'abord, les clients s'approchaient de la banque et nous demandaient en articulant son nom l'article. On disait non. Alors, au lieu de dire, merci et au revoir, ils restaient figés sur place et nous regardait soudain comme si la plus terrible des erreurs venait d'être commise. Lorsqu'ils reprenaient enfin leurs esprits, on avait droit au vous-n'étiez-pas-au-courant-que-c'était-les-fêtes ou c'est-bien-la-première-fois-que-je-vois, tout cela répété sur un ton particulièrement agressif.

Et c'était même pas encore l'an 2000 ! D'ailleurs, tant mieux. Parce que je ne sais toujours pas comment je vais le passer. J'en ai parlé à mon pote Bertrand. Moi, je bosse, il a dit. Il a rien compris, lui non plus. Quand tes petits enfants te demanderont, avec admiration, ce que tu faisais à la veille de l'an 2000, tu vas leur raconter que leur grand-père travaillait, ça fait prolo. Et alors, a-t-il répliqué. J'ai oublié pourquoi j'avais sorti cette phrase là. Souvent, lorsqu'on tente de discuter, Bertrand et moi, ça tombe à plat, un peu comme cette fois. Pendant que je réflechissais aux raisons de nos désaccords chroniques, il m'a expliqué que, dans toute la ville, les serveurs - Bertrand est barman - et les barmen étaient payés des sommes faramineuses, juste pour servir cette nuit-là. Plus de mille dollars, tu ne te rends pas compte. Au début, je ne le croyais pas. Il a hoché lentement la tête et, un peu fier, il a marmonné, la bouche encore pleine de bière, tu crois qui en a beaucoup qui sont prêts à travailler un soir historique. Brièvement, j'ai songé que je pourrais peut-être faire un remplacement, à cause de l'argent. Ce ne devrait pas être trop difficile de dégoter quelque chose avec les relations de Bertrand. Mais, bien vite, j'ai repensé à mes petits enfants. Du coup, moi aussi, j'ai commencé à me sentir vaguemement angoissé à l'idée de n'avoir rien prévu du tout. J'avais beau me concentrer sur le truc du relatif, cela ne changeait rien.

J'ai laissé Bertrand au bar. En rentrant chez moi, je suis passé à travers un square. Des hommes et des femmes étaient assis sur des bancs, la plupart d'entre eux, seuls. Il était difficile de distinguer ceux qui attendaient de ceux qui voulaient juste être assis sur un banc. J'ai pensé que je pourrais peut-être m'approcher de l'un d'entre eux, un qui aurait l'air aimable - pas une femme parce que ça deviendrait très compliqué - et lui demander si l'an 2000, avec moi... Je me suis rendu compte du ridicule de la question. Malgré tout, je ne pouvais m'empêcher d'imaginer que ce serait peut-être ça, la meilleure façon de fêter l'an 2000, avec quelqu'un que l'on ne connaît pas.

 
CC
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