Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Au coeur de l'été, j'ai délaissé mon fauteuil chéri pour une chaise d'osier dur, j'ai laissé la chaleur du feu pour l'ombre fraîche d'une terrasse cernée de lumière et de cigales désespérées, j'ai troqué le chat pour un lézard vert immobile sur le mur de pierres, j'ai gardé près de moi un cocktail rafraîchissant ( Transat : 2 parts de Marie Brizard pour une de peppermint et une de jus de citron. Complétez avec de la glace et de l'eau très fraîche) et quelques livres empilés sur les tomettes ... Ah les vacances...

 
Les lettres de Capri de Mario Soldati - Editions Autrement
La Tunique d'infamie de Michel del Castillo - Gallimard
Armadillo de William Boyd - Points
Cyberpunk  
La Vie des insectes de Viktor Pelevine - Points
Le Mariage de Rahan de Lécureux et Chéret - Lécureux / CentLys
 
 
Les lettres de Capri de Mario Soldati - Editions Autrement, Littératures

L'étude précise des tourments de l'âme amoureuse atteint un sommet avec Mario Soldati, topographe du désir et de l'amour. Comment, à la lecture première de ce roman, ne pas se sentir solidaire de la déchéance de Harry, de cette déchéance de l'amour que représente l'hésitation, le compromis, la lâcheté des sentiments ? Le dépit, la jalousie, les mouvements désordonnés d'un coeur que l'on croit soumettre à l'objectivité de la raison dès que l'on se trouve seul et qui obéit pourtant à des lois étranges, étrangères, presque barbares en présence de l'être aimé. Comment ne pas être sensible, à la deuxième lecture (celle de la raison ? Ou de l'analyse ?) à la déchéance de Jane, à la symétrie de la construction qui témoigne de l'universalité des désordres amoureux, de l'identique soumission des sexes aux errements d'un esprit déréglé par le désir d'amour (et non pas par le désir tout court) ? Comment ne pas souffrir de ces lettres de Capri que nous avons nous aussi parfois écrites, ou parfois lues ? Peut-être en laissant Mario Soldati placer le garde-fou de son écriture serré et nerveuse, excluant l'aspect tragique, entre ses personnages si proches de nous et nos pauvres coeurs parfois durement éprouvés (un peu d'auto-apitoiement, comme Harry), et surtout nos consciences, dont la morale élastique nous permet de trouver au bout du compte un grand plaisir à lire ce roman.

PmM
 
 
La Tunique d'infamie de Michel del Castillo - Gallimard
Tout commence à Bruges. Peu banal, pour un roman se donnant l'Espagne pour cadre. Mais à l'époque de l'Inquisiteur Manrique, le Saint-Empire s'étend jusqu'en Belgique. C'est donc là que l'écrivain retrouve une silhouette qui le hante depuis des années.
Depuis Soria jusqu'à Grenade, l'auteur marche sur les traces de don Manrique. A quatre cents ans de distance, il s'efforce de découvrir les ressorts cachés de cet homme austère et inflexible en apparence, un homme qu'il situe à l'origine même de sa vocation d'écrivain.
Derrière le travail du biographe, la minutie des recherches et les interrogations, voici que son héros lui parle. Ce sont des lettres brèves concluant chaque chapitre, dans lesquelles l'Inquisiteur critique le travail du "Poète ", par delà les siècles, souvent désabusé, parfois acerbe mais néanmoins satisfait de son choix. Car, ne nous y trompons pas, ce sont les personnages qui choisissent leur auteur, et non l'inverse.
Une double quête d'identité s'engage. Quelle honte, quelle gêne embarrasse ainsi don Manrique, l'empêchant, enfant, de se mêler aux autres enfants puis, une fois adulte, de profiter des largesses de la Fortune ? Serait-ce que l'Inquisiteur, au fond de lui, se méprise d'infliger à ses contemporains les pires tortures, les supplices les plus atroces ? Erreur de perspective, nous répond-il. Poète, tu juges mon époque depuis ton siècle qui n'a plus d'âme. Serait-ce alors cet amour violent, maladroit, interdit ? Peut-être. Mais là encore, l'hypothèse est incomplète.
La tunique d'infamie, c'est cette robe dont on revêtait l'hérétique le jour de son supplice, sur laquelle on inscrivait son nom et que l'on suspendait dans la cathédrale de la ville, de telle sorte qu'une famille, une fois souillée, le demeure jusqu'à la fin des temps. C'est cette tache qui nous plombe l'âme, du fond de notre inconscient, nous empêche d'avancer, nous condamne toute notre vie à tourner en rond autour d'une unique et secrète douleur. Dans ce roman à deux voix, qui semble l'oeuvre d'un schizophrène, Michel del Castillo cherche aussi le mystère de son écriture. Il nous offre la compassion, la compréhension de l'autre, aussi abominable, aussi inhumain qu'il puisse nous paraître. Au fil des pages, on perd l'envie de juger l'Inquisiteur ; sans aller jusqu'à l'aimer, on finit par souffrir avec lui, et l'on découvre que seul est inhumain ce qui nous sépare de ce partage.
FXS
 
 
Armadillo de William Boyd - Points
Les livres de William Boyd ont un je ne sais quoi de particulier qui les rend particulièrement agréables à lire, alors que bien souvent le premier aperçu de leur intrigue ne paraît pas forcément passionnant. C'est sans doute la force du style, qui ne parait pourtant pas si probante au premier abord, mais qui rend les histoires de Boyd si attachantes. Faut-il voir en conséquence un auteur majeur en William Boyd ? Je serais bien en peine de le dire. Ce qui est certain, c'est qu'il est parfois inégal (Le destin de Nathalie X) depuis son premier grand roman Un anglais sous les tropiques. Son roman le plus réussi est sans aucun doute Les nouvelles confessions, qui raconte l'histoire d'un réalisateur fasciné par Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Sans être à la hauteur de celui-ci, Armadillo conte l'histoire d'un expert en sinistre, spécialiste de la détection de la fraude aux assurances (quel sujet !). Un des caractéristiques du style de Boyd, c'est la précision des petits détails qui campent le caractère psychologique de ses personnages, et en contrepoint, les notes humoristiques légèrement outrancières (à la Monty Python, sans aller jusqu'à Tom Sharpe) qui sont mises en valeur par le contraste. Les habitudes, les tics, les connaissances, les réflexions des personnages sont d'autant plus réels qu'ils sont opposés à une légère irréalité des actions subies. A l'analyser ainsi, on perd toutefois un peu du plaisir de la lecture... Ne vous laissez pas impressionner et lisez Boyd.
A lire : Un Anglais sous les tropiques, Les nouvelles Confessions, La Chasse au lézard, Brazzaville Plage, Comme Neige au soleil.
PmM
 
 
Cyberpunk

Pour ceux qui ont vu Matrix, qui, comme moi, l'ont élu meilleur film de science-fiction depuis Blade Runner ou qui, toujours comme moi, ont été déçus et agacés par ce foutu scénario à l'américaine qui nous colle des messies et des Belles Au Bois Dormant à tous les coins de rue, voici deux romans qui démontrent que, lorsqu'elle n'est pas limitée par de sordides histoires de gros sous, la SF peut produire des oeuvres fortes.

Neuromancien de Willian Gibson (ed J'ai Lu SF) est , de l'avis de tous, la source directe d'inspiration de Matrix. On y retrouve en effet, plusieurs motifs du film. Le hacker paumé, embarqué par la nécessité dans une histoire qui le dépasse, la guerrière chargée de veiller sur lui, l'omniprésence de la machine, l'univers virtuel, le combat contre les intelligences artificielles. Toutefois, les similitudes s'arrêtent là. Car, dans le roman, les personnages restent ce qu'ils sont, des humains perdus dans un monde qui ne l'est plus tout à fait, des pions dont la seule victoire est la survie, prêts à tout pour l'emporter, y compris à l'alliance avec une IA. Roman exigeant, Neuromancien demande une concentration de tous les instants et un moral solide, mais offre aux courageux une nouvelle SF, plus proche de nous, dont l'aspect noir ne se réduit pas à un simple gadget de mode.

Plus touffu que le précédent, La Schismatrice de Bruce Sterling (ed Denoël, Présence du futur) partage avec lui le titre de roman fondateur du Cyberpunk. Saga, space opera, roman politique et picaresque, il n'appartient pas, lui non plus, à cette science-fiction qu'on lisait presque sans y penser, pour le simple plaisir des décors, des voyages et des inventions. Dans une humanité déracinée, peuplant le système solaire sur de gigantesques stations orbitales, déchirée entre les tenants de la mécanique et ceux de la manipulation génétique, Lindsay tente de trouver son chemin. Fils d'aristocrates, il doit apprendre à survivre, et à choisir son camp. Au fil des décennies, il connaîtra tout ce que la nature humaine peut offrir : le plaisir, l'amour, la trahison, la violence. Mais au moment où l'homme évolue, cesse d'exister en tant que tel pour se scinder en espèces nouvelles, en " clades ", il croit enfin comprendre son destin. Il croit enfin saisir ce que signifie le combat pour la vie. Il ose alors se lancer dans ce projet dont tout le monde rêve : la terraformation.

FXS
 
 
La Vie des insectes de Viktor Pelevine - Points
Quel livre étrange que cette Vie des insectes ! La collection de personnages qui composent les fragments d'histoires de ce roman sont autant d'insectes virevoltant autour d'une lumière hypnotique, dans une station balnéaire que l'on devine aussi décrépie qu'une station de sous-marins nucléaires dans la mer de Barents. Et tous ces hommes / insectes en proie aux vertiges d'une humanité à la dérive, sans but, sans d'autre horizon que le lendemain ! Comme des insectes éphémères. Et Viktor Pelevine exploite cette métaphore jusqu'au bout de la carapace. Ses personnages sont véritablement des mélanges d'hommes et d'insectes, dans un kaléidoscope surnaturel de sensations et d'actions successivement propres au monde des hommes et à celui des petites bêtes toujours un peu répugnantes. Deux russes et un américain se transforment en moustiques, puis apparaissent tout au long du roman mi-homme, mi-insectes, sans que l'on puisse savoir ce qu'ils sont. Ce qui est troublant, c'est qu'ils ne sont franchement ni l'un, ni l'autre. Avec cette technique, Pelevine parvient à trouver un ton particulièrement percutant pour décrire la dérive de la Russie moderne, le sauve-qui-peut général des russes acculés à la pauvreté, l'effondrement complet des structures de l'Etat, l'individualisme de survie qui achève de détruire les liens de solidarité. Et le résultat est assez déprimant. Donc assez réussi, s'il s'agit de nous faire ressentir ce que peuvent ressentir les russes.
PmM
 
 
Le Mariage de Rahan de Lécureux et Chéret - Lécureux / CentLys
Rahan. Quelques noms comme celui-ci peuvent vous plonger soudainement dans les souvenirs forcément nostagiques de l'époque où vous achetiez Pif-Gadget, où Docteur Justice, Okada, Hercule, Supermatou, Horace ou bien Totoche accompagnaient chaque semaine un gadget en plastique souvent fascinant à monter. Rahan a du en déclencher des vocations positivistes ! Fils des âges farouches et plus grand inventeur de l'humanité, anti-curé de choc et humaniste altruiste, l'imberbe préhistorique a meublé notre enfance de rêveries : ah, s'échouer sur une plage vierge et construire un abri, et cuire des poissons sur un feu de palmes, et les déguster avec le pain que l'on a soi-même fabriqué et le sel que l'on a patiemment extrait de la mer ! Au milieu de ces bons sauvages, Rahan le justicier élimine d'autorité les méchants toujours semblables, dans la danse toujours recommencée d'un scénario quasiment immuable d'une aventure à l'autre. Mais bon sang, pourquoi s'en va-t-il toujours, pourquoi ne fonde-t-il pas cette humanité parfaite, où tout le monde posséderait les cinq vertus représentées par les griffes du célèbre collier (que j'ai longtemps porté), où tout le monde aurait droit de porter le célèbre slip en cuir et l'étui à couteau en queue de castor (de lézard ?). Ah Rahan ! Pourquoi faut-il que tu voyages toujours ? En tout cas, malgré ta blondeur aryenne et ton monde manichéen, malgré les invraisemblances et les approximations, tu t'es arrêté une bonne fois pour toutes dans nos petits coeurs d'enfant. Et même maintenant, il te reste sous la trame grossière du dessin et les effets un peu creux du scénario un charme qui ne se dément pas.
PmM
 
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