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Houssa N'Biaye avait profité de l'escale de Sassandra, à cent cinquante kilomètres à l'Ouest d'Abidjan, pour monter à bord. Le navire était l'un des rares à marquer cet arrêt, qui le détournait de la route maritime commune, mais il y trouvait un approvisionnement meilleur marché pour ses cuisines. Il accosterait également à Lomé, alors que la plupart des bateaux évitaient le Togo et le Bénin, passant directement d'Accra à Lagos.

Depuis Sassandra, Houssa était resté enfermé dans sa cabine. Il attendit que l'on ait franchi l'embouchure de la Volta pour aller prendre l'air sur le pont.

Il repéra bientôt son contact, une jeune femme blanche vêtue d'un pantalon et d'un chemisier en lin brut, et coiffée d'un large chapeau à ruban bleu. Elle était installée à la terrasse du gaillard d'avant, et sirotait un cocktail visiblement trop sucré en parcourant les titres d'un magazine féminin. Houssa s'assit à une table voisine et commanda un thé à la menthe. La jeune femme se tourna vers lui.

- Vous avez du feu? J'ai dû oublier mon briquet dans la cabine et je ne supporte pas l'odeur de ces allumettes.

- Mais naturellement. Houssa exhiba un Dupont en or massif portant les initiales "HL".

- Merci. Vous êtes charmant. Dieu, quelle chaleur ! Je m'étonne de n'avoir pas encore été malade ! La phrase le fit sourire. Il connaissait le passif de la belle, et la savait capable de supporter bien d'autres choses qu'une canicule. Néanmoins, il entra dans le jeu et ils badinèrent de la sorte durant un long moment.

Lorsqu'il eurent doublé Keta, Houssa décida qu'il était temps d'entrer dans le vif du sujet.

"Nous avons réfléchi à votre proposition. Notre pays reste, en dépit des bouleversements politiques qu'il traverse, un ami de la France. Il tient à honorer cette amitié. Nous comprenons fort bien que vous n'ayez pas le loisir de vous soumettre à d'interminables investigations administratives. Si nous pouvons vous aider à traiter cette fâcheuse affaire de transports au plus vite, nous sommes prêts. A condition, toutefois, que cela ne se fasse pas au détriment de notre économie, qui est encore fragile ...

- Bien entendu ! La France ne tient à désorganiser ni votre réseau de transports en commun, ni le secteur des marchandises. Nos aides au développement continueront à vous parvenir. Toutefois, il serait préférable de choisir un nouveau circuit financier pour réinvestir ces fonds.

- Nous sommes en train d'étudier cette question. Il convient de prendre certaines précautions de façon à éviter d'autres ... "fuites" de ce genre.

- Parfait. Je suis heureuse de voir que nous envisageons l'avenir du même oeil. Maintenant, parlons un peu du passé, voulez-vous?

- Et bien, ma foi, sur le passé, nous ne savons pas grand-chose, hormis ce que vos journalistes ont bien voulu en dire. Et vous savez comme moi quel crédit on peut accorder à leurs racontars !

La jeune femme lui lança un regard dans lequel Houssa crut distinguer une pointe d'énervement.

"Je crois, monsieur, que vous seriez surpris par ce qu'ils sont en train d'inventer sur votre compte. Figurez-vous qu'ils se sont mis dans la tête, allez savoir comment, qu'Hervé Latour entretenait depuis plusieurs mois des relations mystérieuses avec certains membres éminents de votre nouveau gouvernement. Ils seraient même à deux doigts de découvrir je ne sais quel dossier sordide parlant d'achat d'armes ...

- Bah ... Qu'avons-nous à craindre? Nos armes ont été dérobées dans les entrepôts militaires de notre propre pays. Leur origine est donc clairement identifiée ... Toutefois, de telles rumeurs pourraient nous desservir au moment où nous souhaitons affirmer une politique étrangère d'ouverture et d'intégration. Vous connaissez la nature humaine : même lorsque l'on a démontré son innocence, il reste quelque chose de l'accusation.

" Ils échangèrent un sourire. Travailler entre professionnels était toujours un plaisir.

"On m'a rapporté que ce monsieur Latour n'allait pas très fort, ces derniers temps, reprit Houssa. Sans doute le scandale dont il est l'objet en France finit-il par peser quelque peu sur son moral.

- Oh, il a toujours été plus ou moins dépressif. Tenez, savez-vous pourquoi il est arrivé au Togo, il y a bientôt quarante ans? Un chagrin d'amour ! Imaginez-vous ça? L'amour de ses vingt ans l'a quitté un beau jour sans prévenir. Il ne l'a pas supporté. A ce que l'on dit, il n'en est pas encore remis. C'est incroyable d'être sensible à ce point. Pourtant, les lettres qu'il adresse régulièrement à son frère sont assez explicites : il ne tient à rien comme à cette Catherine. Il continue d'espérer qu'un jour, elle lui reviendra. Il a beau savoir qu'elle a refait sa vie, qu'elle est mariée, qu'elle a déjà cinq petits-enfants, il pense toujours à elle. Regardez, c'est même dans mon magazine, attendez que je retrouve la page... "En exclusivité, un extrait de ses mémoires à paraître". - ...

"On n'apprend pas les sentiments", lut Houssa. Dites donc, ça n'a pas l'air gai, comme livre. Mais dites-moi, ces mémoires, ...

- Ne vous inquiétez pas pour cela, on y a veillé, coupa la jeune femme.

- Bien, bien. Ecoutez, si monsieur Latour a besoin d'une assistance psychologique, nous pouvons lui fournir une ou deux personnes discrètes et compétentes. Toutefois, pour ce qui est de laver le scandale, je crains que nous ayons du mal à mettre la main sur des informations écrites."

La jeune femme hocha la tête. Se redressant sur sa chaise, elle regarda autour d'elle. Puis elle se pencha vers Houssa.

"Là, mon cher monsieur, il va falloir que nous collaborions. Nous savons où se trouvent les documents. Latour, qui est tout sauf un idiot les tient enfermés dans un coffre fort qui se trouve, devinez où, sur un bateau ! Un bateau faisant du transport de voyageurs, sur lequel il a une cabine réservée en permanence sous un nom d'emprunt. Seulement, il y a un hic.

- Lequel?

- Le bateau en question bat pavillon marocain. Nous ne pouvons pas l'arraisonner comme cela, ni vous non plus.

- Et bien, que faisons-nous?

- Je viens de rencontrer notre homologue marocain. Son gouvernement, tout comme le vôtre, ne tient pas à être éclaboussé par le scandale. Il nous autorise à fouiller le bateau, si nous pouvons le justifier par un prétexte recevable."

Le silence retomba. On apercevait au loin les premiers immeubles de Lomé. Houssa s'abîma dans ses pensées pendant plusieurs minutes, et la jeune femme se garda de le troubler. Alors qu'elle s'apprêtait à prendre congé, il reprit la parole.

"S'ils ont besoin d'un prétexte, nous pouvons peut-être faire d'une pierre deux coups!

- Expliquez-vous.

- Et bien imaginons ..." Mais il s'interrompit.

"Désolé, chère mademoiselle. Je pense que moins vous en saurez sur cette question, mieux cela vaudra pour nous tous. N'en soyez pas froissée. Je vous demande simplement de me faire confiance. J'ai besoin en revanche de connaître l'identité du bateau en question.

- Comme vous voudrez. Après tout, sans doute avez-vous raison. J'espère que mes supérieurs ne demanderont pas d'autres gages que votre seule parole. -

Nous verrons cela plus tard. Pourrez-vous me fournir ce renseignement? La jeune femme lui adressa un sourire plein de satisfaction.

"Dites-moi, cher monsieur, quelle cabine occupez-vous?" Houssa lui retourna un regard stupéfait.

"Quoi? Vous voulez dire que ce bateau ! ... Celui-ci ! ..."

Elle approuva de la tête. "Cabine 132, mon cher. Pour votre gouverne, ce navire s'appelle "La huitième fille II".

Houssa était abasourdi. Au bout de quelques secondes, il éclata de rire et se leva.

- Je crois que nous arrivons. Vous descendez à Lomé?

- Non. Je dois passer quelques jours à Douala. Je reprendrai un avion à Yaoundé, je pense.

- Au revoir, donc, mademoiselle. Ce fut un plaisir de partager ce moment avec vous.

- Vous me voyez flattée, monsieur. A bientôt, sans doute.

- Sans doute."

Houssa regardait s'éloigner le bateau. Imaginons ... Imaginons que, parmi les prisonniers que le dernier coup d'état avait fait, il s'en trouve, mettons deux, qui acceptent de troquer leurs années de réclusion (et qui pouvait dire combien il y en aurait) contre une mission, disons, de soutien psychologique. Imaginons ensuite qu'à l'issue de cette mission, on les arrête de nouveau et qu'on les juge pour haute trahison. Il y avait, dans la garde personnelle de feu l'ancien président, pléthore de candidats, ayant des dossiers méritant dix fois la cour martiale. Imaginons toujours. Rusés, roués à toutes les techniques de combat, ces gaillards parviennent à s'échapper lors d'un transfert entre la prison et le tribunal. Leur retraite coupée, ils n'ont d'autre ressource que de fuir le pays, à bord d'un bateau de passage ...

Soutien à un dissident ; ça méritait tout de même une petite inspection, non?

 
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