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- Comment ça, plus de place, gronda l'homme.

- C'est comme je te le dis, n'insiste pas ! J'ai plus de cabine de libre. Même si t'étais le roi du Maroc, je ne pourrais pas de prendre.

- Ecoute, frère, ça fait une demi-heure que je suis là à attendre un bateau. Je t'ai vu arriver il y a à peine dix minutes. Tu as débarqué au moins dix passagers, alors ne me dis pas que tu n'as plus de place ! C'est parce que je pue, c'est ça ? Je te fais peur, tu as peur, hein ? T'imagines quoi ? Que je vais te le voler, ton bateau ?

Youssef détailla l'homme des pieds à la tête. Un treillis en lambeaux, des rangers délacées, couvertes de boue, suintant une eau noirâtre, le bras droit retenu en écharpe à l'aide des deux manches de sa veste déchirées et nouées ensemble. Il avait les traits tirés, une barbe de plusieurs jours, le regard plein de lassitude. Il ne cessait de regarder à droite et à gauche, comme s'il surveillait quelque chose. Surtout, il s'exprimait de façon précipitée, à voix basse. Il était sorti de l'ombre alors que Youssef s'apprêtait à embarquer, marchant à pas rapides, les épaules voûtées, droit vers la passerelle. " C'est combien la place ? " avait-il grommelé à son adresse, en mettant la main gauche à la poche. Youssef l'avait considéré quelques secondes en silence. " Plus de place " avait-il prétendu en tournant les talons. Mais l'autre n'avait pas lâché prise. Il avait posé sur son épaule une main nerveuse, le forçant à faire face. " J'ai de quoi payer, si c'est ça qui t'inquiète, reprit-il. J'ai même de quoi te payer le double. Je t'en prie. Je t'en prie ! "

Youssef hésita encore. Il soupira. " Toi, tu as vraiment besoin de décamper dans l'heure, pas vrai ? Ecoute, je ne veux pas d'histoires avec les soldats de ton pays. Je fais souvent escale ici, tu comprends, et après ce qui vient de se passer, j'ai intérêt à me tenir à carreaux pendant un moment si je veux que ça continue.

- Personne en saura rien, frère ! Qui veux-tu ? Il est deux heures passées. Y a pas un chat sur le port. Non mais regarde ! Y a personne ! Qu'est-ce que tu veux qu'un sergent-chef comme moi t'apporte des ennuis ? Allez, frère … Je te donne tout ce que j'ai, tiens, regarde …

Il exhiba de quoi acheter la moitié du bateau.

- Range ça, dit sèchement Youssef. Mon affaire n'est pas à vendre. Bon. Si tu veux, je te trouve une place dans les cabines de l'équipage. J'ai justement le cuisinier qui s'est blessé ce soir. Tu sais faire bouillir l'eau ? Le visage de l'homme s'illumina.

- Si je sais faire la cuisine ? C'est à moi que tu demandes ça ! Ecoute, mon frère, si tu veux, demain midi, je te fais le meilleur Tiebou Dien de toute l'Afrique. Je ne plaisante pas, là ! Tiens, prends, prends mon argent. Prends !

Mais Youssef le rembarra. " Je ne veux pas de ton fric. Je ne veux pas savoir comment tu l'as gagné et je ne veux surtout pas le dépenser. Tu te contentes de rester dans ta cabine et de me faire bouillir une marmite quand je te le demanderai. Et tu ne parles à personne, tu m'entends ? A personne !

" L'autre acquiesça. Il promit tout. Il aurait tout promis, la Terre et ses continents, si Youssef l'avait voulu. " Bon. Et je t'emmène jusqu'où, comme ça?

- Jusqu'où tu vas ?

- En Guinée.

- Parfait. La Guinée, parfait. C'est là que je vais aussi.

Youssef haussa une nouvelle fois les sourcils. Tout ça ne sentait pas bon. " Ca va mal se finir, se dit-il. Quelque chose me dit que j'embarque des ennuis. Encore une visite de mon ange blond ".

(Youssef)

 
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