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La lumière du projecteur passa juste au-dessus de sa tête. Vue la maniabilité de ces engins, ils avaient peu de chances de le repérer. Néanmoins, Samba attendit que le faisceau se fût éloigné avant de reprendre sa course dans les herbes hautes.

Bande de salopards. Ah, ça les avait pourtant bien arrangé quand le président X... les avait chargés, Ernest et lui, de faire le ménage dans la mafia coloniale. Le couple d'Allemands qu'on avait retrouvé à moitié dévoré par les hyènes. Personne ne s'était étonné que les charognards n'eussent fait leur travail qu'à moitié, justement. Exit le contrôle étranger sur les produits chimiques. Et la tourista qui avait frappé toute la commission d'inspection de l'ONU. Il avait fallu installer des chiottes provisoires sur toutes les visites. La secrétaire avait été rapatriée sanitaire. A chier du sang pendant trois jours, elle avait le cul tellement à vif qu'elle ne pouvait plus s'asseoir. Et quand il avait fallu faire taire le scandale des transports, hein? Personne, ni dans ce pays ni ailleurs, n'oserait prétendre qu'il n'était pas au courant des pots de vin versés par Latour au gouvernement : armes, devises, ... On racontait même que le lit du président était particulièrement bien garni, à cette époque ! Alors? Un gentil suicide tout propre, avec lettre à l'appui, inspirée de ses correspondances que le gouvernement espionnait depuis 20 ans, un joli trou dans la tête côté droit et le pistolet afférent dans la main qui va bien (une arme de marque américaine, on y avait veillé, et un port d'armes en règle dans son portefeuille, qui sentait encore l'encre malgré son vieillissement artificiel). Ces salopards d'opposants ne l'avaient pas ramenée, à ce moment-là !

Samba ruminait son passé d'ombre. La haine l'aidait à tenir, malgré la douleur dans son bras droit. Il avait abandonné le corps de son compagnon dans une rue de la ville. Le pauvre Ernest n'avait pas goûté à la liberté bien longtemps. 300 mètres exactement, le temps de bondir de la voiture, se relever dans la poussière, tourner le coin de la rue jusque devant la cour de l'école, à l'heure de la sortie des classes. Ces fumiers n'avaient pas hésité à tirer au milieu des gosses. C'était miracle que le premier coup de feu ait fait mouche. Il avait entendu le cri d'Ernest et les hurlements des gamins. Il avait traversé la cour à toute allure, pénétré dans les bâtiments et sauté par une fenêtre. Quand il avait pu risquer un coup d'oeil par dessus son épaule, il était seul.

Maintenant, la nuit était tombée. Les soldats avaient retrouvé sa trace. Samba courait vers son village, comme une bête traquée. A l'encontre de tout ce qu'il avait appris dans sa carrière de membre de la garde personnelle de (feu) le président X... Il espérait toujours que la ruse marcherait, que les autres seraient trop pressés pour vérifier cette hypothèse, la moins plausible de toutes. Après tout, le coup d'état ne datait que d'une semaine, et la plupart des personnels restaient mobilisés autour des dernières poches de résistance.

Par les palétuviers. Ils ne pouvaient pas le suivre en Jeep, au travers des palétuviers. A pied, la poursuite tournerait à son avantage. Ils allaient devoir faire le grand tour par N'Boub pour emprunter le pont. S'il était encore debout.

Les buissons s'accrochaient à ses vêtements, s'enroulaient autour de ses chevilles. Sans machette, il était pratiquement impossible d'avancer, dans cette satanée mangrove. Tantôt rampant sous les branches basses, tantôt bondissant au dessus des arbustes, il mit une demi-heure à franchir les deux cents mètres qui le séparaient du fleuve. Son bras n'était plus qu'un bout de chair pourrissante dans lequel on enfonçait des vis rouillées chauffées à blanc. Sans se presser.

Heureusement, il connaissait le coin par coeur. Il se dirigea vers un point de la rive où l'attendait un large tronc flottant servant de point d'ancrage aux récolteuses d'huîtres. Devant lui, l'eau glauque reflétait les rayons blafards d'une lune voilée par les brumes de chaleur. Le village était à trois cents mètres en amont. En y ajoutant la distance de dérivation, Samba aurait encore dix minutes de course une fois de l'autre côté.

Le temps. Le temps l'obsédait. Comme un serpent furtif lancé à ses trousses, dont il entendait à peine le sifflement. A chaque seconde, il croyait en sentir la morsure fatale sur ses talons. Le temps, la peur d'arriver trop tard, la peur de ne pas arriver lui broyait les tripes à un rythme saccadé. Il battait l'eau de son bras valide, gardant la cadence de sa course, s'exhortant au calme. Respirer. Respirer. Combien de minutes? De secondes? Chaque seconde était un mètre, chaque mètre une victoire et une nouvelle bataille.

"Nous sommes malades, lui avait dit un jour le grand-père. Tout le pays est malade, Samba. Nous avons été touchés par le temps. Celui des blancs. Maintenant, tout se corrompt. Les choses meurent. Elles changent.

" Au bout de la piste, les baobabs. Juste après, la haie qui courait devant les citronniers. Le village, enfin.

Samba vit les lueurs de l'incendie de derrière la haie. Il entendit les aboiements des militaires, les cris de femmes, les coups de feu. Risquant un oeil, il vit la maison de ses parents livrée aux flammes. Il crut reconnaître la voix de sa soeur. Sans doute parmi celles qu'on violait. Il voyait nettement son grand-père, agenouillé sous l'arbre aux palabres, regardant dans sa direction. Il entendit le bruit de la crosse fracassant le crâne du vieillard.

Le temps, de nouveau. Samba courait toujours. Il longeait le fleuve, fouillant la nuit à la recherche du tronc. Soudain, son pied dérapa. Il y eut cette douleur inhumaine dans son bras. Le choc de l'eau. L'éblouissement. Un trou noir de quelques secondes. En revenant à la surface, il lutta contre la tentation de se débattre. Il parvint à se débarrasser de ses rangers. Devant lui, le cylindre noir du tronc. L'attraper. Sa tête carillonnait à tout va. Ce bras levé. Ce regard. Il savait donc. Il savait que j'étais là. Il m'a regardé. Le choc sourd de la crosse, qui se répercutait dans chacun de ses os. C'était sa propre nuque qui craquait. L'odeur de la fumée. Les cris des femmes. Ce geste atroce, les yeux bavant de concupiscence. Le ventre fendu, déchiré de sa soeur. Deux couteaux, dix couteaux de chair, peut-être. Et un d'acier.

Le fleuve emportait Samba.

 
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