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Youssef avait travaillé dès l'âge de quinze ans. Bien sûr, il était marin depuis plus longtemps encore, comme tous les gosses du village qui apprennent à faire du bateau comme chez nous, on apprend la bicyclette. Dans ces contrées, où l'argent est somme toute aussi rare que les denrées agricoles, manier un bateau était une question de survie.

Le village de Youssef était l'un des trois seuls d'une petite île située au large du Maroc. Très tôt, il accompagna son père en cabotage, troquant la plus grande partie de leur pêche contre des fruits, du manioc et du thé. Il apprit du même coup l'art du marchandage, et fut vite en mesure de tenir son propre étal, à quelques mètres de celui de son père. Le jour de la naissance du huitième enfant de la famille, son père le prit à part et lui expliqua que, pour l'amour d'Allah et parce qu'il était son digne fils, il allait devoir gagner sa vie. Ils construisirent ensemble une barque plate et multicolore que Youssef baptisa orgueilleusement "la huitième fille".

Il fut rapidement fatigué du commerce de la pêche. Au cours de ses expéditions, il avait croisé de ces capitaines qui, à bord de hauts navires équipés d'une voile unique et d'un immense gouvernail, transbordaient des passagers de Marseille et Gibraltar jusque très bas sur le continent, franchissant parfois le golfe de Guinée jusqu'à l'embouchure du Zaïre. Lui qui n'avait, pour ainsi dire, jamais quitté le Maroc, longeant au sud les côtes du Sahara, ayant franchi une fois seulement le détroit pour passer dans les eaux algériennes mais renonçant bien avant la capitale, rêvait d'autres villes, de forêts humides, de campagnes désertes et d'automobiles. A 19 ans, il embarqua à bord du X... en qualité de rien du tout, et surtout pas de marin, humiliation qu'il supporta bravement durant deux ans, jusqu'au jour où le quartier-maître, un petit homme cruel, droit et tout en muscles, trébucha contre son pied et passa par dessus bord. La tempête malmenait l'embarcation depuis plus de six heures, et le capitaine avait décidé de laisser de côté l'entretien des cabines pour mettre tout le monde à la manoeuvre. Youssef sut que c'était son heure. Il fut partout à la fois, amenant la voile, abattant le mât, et lorsqu'il n'y eut plus rien à faire qu'à se terrer dans l'entrepont en priant le ciel qu'il voulût bien inspirer le pilote, il remplaça celui-ci et tint la barre jusqu'à ce qu'ils vissent, au delà de la masse noire et roulante des nuages, les premières étoiles annonciatrices de l'accalmie. Après cette nuit, il devint rapidement quartier-maître, puis second, et lorsque le capitaine se retira quelques années plus tard, c'est tout naturellement qu'il le proposa auprès de l'armateur pour le remplacer. A la mort de celui-ci, Youssef avait suffisamment d'argent pour racheter le X... à des héritiers désireux de réaliser au plus vite un bien pour lequel aucun ne se sentait de vocation.

Pour autant, il était conscient d'avoir passé une sorte de pacte avec le démon. Aussi ne se révolta-t-il jamais, par la suite, contre les revers de la fortune. Il connut les pires déchéances, et les supplices les plus terribles. Chaque fois, il revivait cet instant fatal où le quartier-maître, déporté par une soudaine embardée, avait heurté son tibia et basculé dans les flots. Avec le temps, il n'était plus aussi certain qu'il s'agisse de sa propre jambe. Tout s'était passé très vite. Des objets divers se promenaient sur le pont : seaux, balais, cordages, et une chaise longue oubliée dans l'après-midi par un client fortuné. Youssef était occupé auprès d'un autre passager, un français d'une vingtaine d'années qui avait embarqué à Marseille et avait conservé un air sombre durant toute la traversée. Pendant le repas du soir, il s'était installé en bout de table. Il n'avait pas décroché un mot, mangeant du bout des dents et vidant consciencieusement une, puis deux bouteilles de vin. Alors que le temps se faisait menaçant, il avait commandé un flacon de boukha qu'il était parti siroter sur le pont. Personne ne lui avait prêté attention, jusqu'à ce que le capitaine ordonnât aux passagers de regagner leur cabine et au personnel d'entretien de venir épauler l'équipage. Youssef l'avait retrouvé assis à la sortie de la passerelle, serrant dans ses bras ce qu'il restait d'eau-de-vie ; mais lorsqu'il avait fallu le ramener à l'intérieur, le français avait farouchement résisté. Comme le temps pressait, Youssef avait attrapé un cordage et entrepris de l'arrimer solidement après l'échelle qui montait vers le poste de pilotage. C'est à ce moment qu'il avait entendu le cri du quartier-maître. Relevant la tête, il avait vu une masse noire se ruer sur lui. Il s'était protégé le visage dans un geste réflexe, avant que ne s'abatte un formidable paquet de mer. Plusieurs objets le heurtèrent tandis qu'il s'accrochait aux montants de l'échelle pour résister à la déferlante. Au moment où la voix du quartier-maître lui déchirait les tympans, il sentit un choc lourd contre son tibia. Lorsqu'il rouvrit les yeux, son supérieur avait disparu. Quant au passager, il avait la joue droite légèrement entaillée, et un filet de sang ruisselait sur son visage et ses vêtements détrempés. Peut-être, après tout, était-ce lui qui avait précipité le destin de Youssef ... Il revoyait parfois sa haute silhouette, son visage large, ses épais cheveux blonds. Certes, c'était le diable qui était venu à lui, dissimulé sous le masque d'un ange sombre, transpirant des désirs de mort. En lui sauvant la vie, Youssef avait accepté un marché. Les cadeaux du démon ne sont jamais gratuits.

 
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