Taquile Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

L'immense lac Titicaca, calme désert d'eau sur l'Altiplano mythique, est parsemé d'îles de plus ou moins grande taille, dont certaines se déplacent au gré de la fantaisie de leurs habitants. Celles-là sont faites de roseaux et portent des grappes d'enfants Uros. Les îles fixes, amarrées sous le Soleil scrutateur, portent les vestiges des civilisations qui sont nées ici. L'île du Soleil est le berceau de l'Inca, l'île de la lune, voisine, vit naître les Tiahuanaco. Plus loin, l'île de Taquile est peuplée d'une ethnie singulière.

Il n'y a qu'un port à Taquile, deux jetées de pierres dans une anse orientée vers le Soleil, quelques cabanes et le début d'un chemin de pierres construit avant les incas, et dont les centaines de marches conduisent jusqu'au sommet de l'île où se trouve le village. Avant de le découvrir, il faut escalader les marches abruptes ; au bout de la dixième, le corps renâcle. Nous sommes à 3800 mètres d'altitude, et il reste encore 523 marches. Les enfants qui nous dépassent ne semblent pas gênés, et nous chuchotent un bonjour amical. Lorsqu'arrivés enfin en haut, nous nous arrêtons pour retrouver un souffle égaré en bas de la colline, nous sommes prévenus qu'il faut passer sous l'arche d'entrée de l'île, sous peine de provoquer quelque catastrophe.

 
 

Vestige de la colonisation chrétienne : l'arche est surmonté d'une croix. Vestige de la malice indienne : au lieu de INRI, on peut lire sur la croix INTI, qui est le nom du dieu soleil des incas, et tout cela au nez et à la barbe des missionnaires. Nous passons sous l'arche en admirant les animaux taillé dans des blocs de pierre. L'île de Taquile est un système semi-communautaire, essentiellement agricole et artisanal. Notre chemin serpente donc entre les champs des habitants, dont la terre rouge et sèche sert à nourrir toute la population de l'île, sans exclusive. Malgré la proximité totale du lac, l'île est une terre sèche : c'est le climat général de l'Altiplano, parcouru par les vents desséchants du continent qui force le passage des Andes à cet endroit et empêchent les flux humides du Pacifique d'atteindre l'intérieur des terre. Ce phénomène atteint son impact maximal quelques centaines de kilomètres plus bas au Chili, dans le désert de l'Atacama, la région la plus aride du monde (il n'y a pas plu de mémoire d'homme). Mais Taquile, protégée par le lac, reste un endroit relativement fertile.

 
 
Arrivés au village, nous apprenons que le conseil de l'île doit se réunir. Le conseil décide des orientations de la politique de culture et de vie des habitants. Nous verrons plus loin comment il fonctionne, mais nous constatons déjà que les habitants sont venus nombreux écouter les membres de la communauté qui le composent. Communauté, le mot est adéquat. Il n'est pas ici question de collectivisme, mais d'une communauté coopérative. Un peu comme une communauté anarchiste qui aurait réussi, avec des règles tacites comme noyau de la vie en société. Et comme dans toute utopie de ce type (utopie ? mais ce dont je vous parle est réel, bien réel), le fonctionnement repose sur la bonne volonté des habitants qui est immense. De ce point de vue, Taquile est un miracle, quelque chose que je ne croyais pas possible, que je ne croyais plus possible, à me frotter sans cesse à l'individualisme érigé en norme, à aller de déception en déception depuis mes rêves communistes adolescents. A Taquile, il semblerait que les hommes soient bons.

 

 

Car le trait le plus frappant de l'île, c'est que ses habitants ne mentent pas. On croirait un conte voltairien. En corollaire, ils ne volent pas, ne boivent pas, ne commercent pas autrement que par le biais d'une coopérative. Les conflits sont réglés par la médiation des aînés ou du conseil. Les règles tacites s'appliquent et comportent comme sentence la plus élevée le banissement de l'île. Par exemple, un homme qui bat sa femme (nous reparlerons du machisme) est averti, puis exclu de l'île sans autre forme de procès. Les comportements sont humbles et terriblement gentils ; les vêtements sont une partie essentielle du code comportemental. Notre patron de bateau, habitant le rivage du lac, mais originaire de l'île, s'est changé en arrivant pour remettre le costume traditionnel.

 
 
Les hommes portent un bonnet dont les broderies et l'orientation indiquent s'ils sont mariés, célibataires, disponible ou pas. Le tissage et la broderie sont la principale source de revenus extérieurs pour les habitants de l'île. Les hommes brodent en permanence (voir photo) et la commercialisation est effectuée par la coopérative, suivant un mode très artisanal. Les femmes tissent les étoffes sur des métiers rudimentaires en os de lamas. Sur la place, autour du conseil qui se prépare à parler, les hommes et les femmes se sont assis et parlent en attendant. La langue de l'île est le quechua. Les femmes aux tenues vives constituent un groupe d'une beauté indicible. Ah j'ai oublié ! Ici, les hommes chuchotent et n'élèvent pas la voix. Les enfants qui veulent vous vendre un petit fil tressé (ce qui est réprimandé par les adultes) vous chuchotent un "compra" que l'on croirait timide. Les adultes vous saluent en chuchotant un "buenos dias" où l'on ne peut s'empêcher de sentir un salut véritablement fraternel. Les femmes, surtout les célibataires (elles ont leur premier jupon relevé), se masquent souvent par timidité derrière un voile noir.
 

 
Les femmes assises sur cette place, attendant le début du conseil, sont vêtues de tenues colorées, jupes, chemises multicolores. La couleur exubérante est le propre des étoffes confectionnées dans l'île. Ces couleurs participent à un certain plaisir de l'exhibition : les hommes si réservés, qui parlent en chuchotant, adorent venir mine de rien s'installer à coté de vous lorsque l'on s'apprête à vous prendre en photo. La couleur est également l'apanage d'une certaine forme de pouvoir. Le conseil va se réunir, et ses membres ont des tenues qui sont le signe extérieur de leur importance.
 
 

Pourtant, il n'y a point ici de pouvoir institutionnalisé. Pour le peu que nous en ayons vu, les hommes du conseil sont nommés pour leur expérience. Si la communauté est capable d'élever à sa tête les hommes même qui sont capables de la servir, alors c'est une vrai communauté. C'est ce qui passe ici, où l'orateur explique en quechua ce qu'il faudra faire pour augmenter la récolte de pommes de terre endommagée par les pluies. Les dommages menacent en effet de priver les plus pauvres cultivateurs de l'île d'une grande partie de leurs récoltes, et les autres agriculteurs vont donc partager leurs pommes de terre avec eux. L'indien qui parle pour une fois d'une voix forte serre dans ses mains un bâton symbole de la confiance que le peuple de l'île lui a accordée. Par la voix de cet homme, les problèmes sont ainsi résolus par la communauté.
La communauté qui vit ainsi de partage : cela suppose un travail de chacun des éléments de cette communauté. Mais à la douce Taquile, comme dans toute l'Amérique du sud, même si la violence du machisme est atténuée par la douceur des tempéraments, il reste une insupportable inégalité sociale entre les hommes et les femmes. L'homme cultive et dirige la communauté, et la femme s'occupe des enfants, de la cuisine, et de la maison, et d'aller chercher l'eau, et des bêtes, et des vêtements, et du tissage des étoffes (il faut une année pour faire une couverture).

 
 

Nous avons mangé dans un petit restaurant ; derrière nous, trois hommes attablés rejouaient une version exotique et polychrome de la partie de cartes de Pagnol. Dans la cuisine, ce sont les femmes qui nous préparaient à manger. Dans le bateau qui nous ramenait vers les rives du lac, une habitante de Taquile n'osait pas nous parler, moitié par timidité, moitié parce qu'l est interdit aux femmes de l'île de parler aux étrangers (nous n'avons pas pu savoir si c'était un interdit, ou une coutume, ou autre chose...). Les hommes travaillent, c'est sûr, mais que vaut leur travail si celui des femmes tient plus de l'esclavage que d'autre chose ? Le travail des femmes à Taquile est-il un esclavage ? Pour le savoir, il faudrait résider à Taquile. Nous n'en avons pas le temps.

Nous quittons l'île en plein désarroi, sur le lac immuablement calme.

 
PmM
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