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Si vous avez un jour la chance d'aller au Pérou
visiter les vestiges de la civilisation Inca et des empires qui l'ont précédée,
si vous avez un jour l'opportunité de voir ces lieux qui enchantaient de leurs noms mystérieux
les rêveries aventureuses de votre enfance, si vous pouvez aller au lac Titicaca, à
Cuzco et au Machu Pichu, alors préparez-vous à transcender la réalité
de ce que vous verrez. La-bas, tout vous y aide. Jamais vous ne serez aussi proche de cette Amérique
du sud idéale, terre d'exploration et de découverte de civilisations disparues.
Il n'est plus ici question d'exploration polaire dans les glaciers chiliens, de chevauchées
perdues dans la Pampa immense ou de camps de fortune dans une jungle humide. Ici, c'est la forêt
rampante qui masque les amoncellements de pierres polies, ce sont les terrasses au flanc des montagnes
abruptes dessinant un condor, ce sont les murailles recélant des trésors, c'est
l'Altiplano immense et ses landes pelées, le lac Titicaca et les indiens Quechua, la flûte
et le poncho, le Soleil comme un dieu et le lama hautain.
Je parlerais plus tard du lac et de ses îles,
je parlerais plus loin de la vallée sacrée des Incas qui serpente sous les constellations,
ouverte par Pisaq en forme de condor s'envolant, dominée par Cuzco qui dessine un puma,
et fermée par le Machu Pichu, le vieil oiseau envolé. Je parlerais ailleurs de l'île
de Taquile. Ici, juste quelques mots sur le Machu Pichu.
Le Machu Pichu (déformation de macchu pichiu, le vieil oiseau (l'oiseau sage...)
mais l'étymologie reste imprécise) est une cité particulière de l'empire
Inca. C'est une ville sacrée, probablement reservée aux femmes de la famille de
l'Inca atteintes de difformités, une ville de soins dédiées aux divinités
et donc édifiée sur une série de symboles mystiques. Son emplacement est
un pic assez peu élevé (2800 mètres) entouré d'une double ceinture
annulaire de montagnes. C'est une ville fortifiée par des murailles de pierres ajustées,
par les pics et les rivières qui la ceignent, par la forêt touffue.
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La ville dessine un condor en vol, la partie
d'habitation est en forme d'alligator, la zone des temples figure un puma en plein bond. La ville
est surplombée par un pic qui contient un puma taillé et menaçant et à
gauche (sur la photo) par un pic érodé dont les trois éminences figurent
un condor étendant ses ailes sur la ville.
Assez de précisions, du rêve ! Pour accéder au Machu Pichu réel, il
faut prendre un petit train cahotant qui serpente au bas des pics abrupts, puis un bus hors d'âge
qui monte péniblement de la vallée à l'entrée de la ville. Pour accéder
au Machu Pichu mythique, il faut beaucoup d'humilité et la capacité de faire abstraction
des touristes imbéciles qui voient mais ne regardent pas. Miraculeusement, tous partent
dans l'après-midi pour prendre le dernier train du soir, tandis que nous restons au petit
hôtel proche. Ils ne reviendront que demain. Nous avons le Machu Pichu pour nous, pour la
soirée et pour le lever de soleil demain. Nous trouvons alors le vrai Machu Pichu, celui
que nous étions venu chercher.
Le vrai Machu Pichu est un mystère. Le soleil se couche et la lumière devient dorée.
Des rivières qui grondent tout la-bas en bas montent une vapeur d'eau qui forme des bandes
de nuages opaques. Ces nuages s'étirent et se faufilent à une vitesse stupéfiante
entre les différentes pics, entre les différentes parties du site, entre les bâtiments
même. Tour à tour, les temples, les maisons, les murailles, les portes apparaissent
et disparaissent dans les jeux de lumière et de brume. Des éclaircies farouches
nous permettent de saisir brusquement l'ensemble d'un ilôt de construction, et de deviner
sa cohérence et peut-être sa signification.
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Signification ? Y a-t-il un sens à tout
ceci ? Les pierres sont polies avec un entêtement maniaque et témoignent d'une volonté
d'achèvement que l'on ne retrouve pas dans ce qui semble être les conditions de vie
: au vu des architectures et des pièces dessinées par les murs, Machu Pichu semble
avoir été une forteresse froide de pierre silencieuse, entourée de la rumeur
de la forêt et des rivières, hostile à ses habitants. En vérité,
pas hostile, mais écrasante. Toute la volonté des fondateurs de la cité est
tournée vers un but froid qu'ils ne comprennent plus, mais qu'ils honorent sans doute par
crainte. Nous ne pouvons nous empêcher de percevoir la frayeur des hommes face aux forces
de la nature qu'ils supplient à longueur d'empire de les épargner encore un petit
peu. Tout cela procède d'une volonté extra-humaine : nous ne nous reconnaissons
pas dans ces animaux terrifiés qui ont érigé mille temples au condor, au
puma, au soleil. On croit souvent que les civilisations d'Amérique du sud construisaient
leurs empires par la terreur. En fait, elles construisaient sur leur propre terreur. Machu Pichu,
cette enclave des hommes au milieu du ciel inconnu, écrasée par ses divinités
tutélaires sans cesse menaçantes au-dessus des têtes courbées, par
le condor aux ailes déployées, Machu Pichu témoigne de la terreur.
Par mille artifices, les fils de l'Inca s'efforcent de conjurer l'hostilité du monde. Toutes
les activités des habitants du Machu Pichu s'effectuent sous le regard des dieux. Les prêtres
qui opèrent sur les grandes tables de pierre sont entourés de fenêtres soigneusement
orientées pour que le regard du soleil puisse les surveiller. La ville dessine au sol des
formes d'animaux : pour les voir, il faut se placer en haut des pics qui sont eux-mêmes
les avatars minéraux des dieux qui les surveillent. La terre, encline à trembler
dans cette région du monde, sème parfois la désolation.
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Les artisans construisent des maisons dont les
pierres ajustées ne se déboitent pas sous les secousses et dont les fenêtres
et portes à forme pyramidale assurent la stabilité. Toute la peur est canalisée
dans une religion animiste de la peur, une hostilité du monde qui sert de moteur
à l'expansion et à la soumission des civilisations pré-incas. Comme de juste,
cette religion de la peur sert également à assurer le règne absolu de l'Inca,
qui n'est cependant jamais venu au Machu Pichu. Les espagnols non plus. Machu Pichu a disparu
dans la forêt quand l'empire inca est mort. Il a fallu attendre les explorations modernes
pour que la cité soit retrouvée et qu'elle devienne pour nous un symbole d'une certaine
inaccessibilité du passé, de l'étrangeté des hommes qui nous ont précédés.
En attendant, le soleil tombe et notre Machu
Pichu s'engloutit dans la nuit.
A suivre...
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