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Pour convaincre son lecteur, tout auteur est
confronté à une série d'interrogations sur la manière d'organiser son texte pour exposer au mieux
sa pensée. Réussir une démonstration, mettre en forme une argumentation logique ou bâtir une série
de concepts repose sur un ensemble de règles dont la compréhension et l'application déterminent
la qualité du texte final. Par exemple, il est indispensable de présenter les pré-requis à la
compréhension du texte (ou de les sous-entendre par les indications qui précédent le texte, comme
son titre) et si possible d'introduire au plus tôt quelques jalons de la réflexion, ceci dans
le but de permettre au lecteur de se raccrocher régulièrement à une sorte de " fil d'Ariane intellectuel
".
S'il est bien entendu que la clarté du fond
est la première des conditions à la clarté du tout, la forme reste l'élément principal de son
exposition réussie. Il est d'ailleurs vrai que l'on puisse faire de la forme sans fond, avec une
apparence de clarté et de structuration intellectuelle. Nous ne parlerons pas ici de l'orthographe
ou du style, et peu du découpage, qui sont les fondements d'une écriture formelle compréhensible.
Nous allons plutôt nous attacher aux artifices permettant de suivre ou de précéder le raisonnement
du lecteur, pour lesquels l'ordinateur offre de nouvelles possibilités.
Car le but fondamental des variations de formes
que nous verrons plus loin, est bien de canaliser la réflexion du lecteur pour mieux le faire
adhérer à l'idée que l'on défend. Pour " contraindre " le lecteur à entrer dans le moule logique
de nos références et de nos idées, il faut anticiper le déroulement de sa propre pensée, et répondre
aux questions instantanées suscitées par nos propos par des argumentations immédiates qui
empêchent le lecteur de s'égarer. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas brider le lecteur dans
sa réflexion personnelle, mais de le laisser libre de s'interroger au moment précis où il sera
pertinent de le faire ; comme lors d'une discussion avec un interlocuteur que l'on empêche de
vous interrompre jusqu'à ce que l'on ait suffisamment explicité son idée. En ce qui concerne la
lecture, il s'agit de contrôler le déroulement de la pensée du lecteur, puisque l'on ne peut pas
contrôler ses interventions verbales. Ce que l'on écrit suscite immédiatement une réaction intellectuelle
d'appropriation et de généralisation (et donc de questionnement, ce sont les questions instantanées
qui se succèdent par vagues lorsque nous réfléchissons) et il faut la brider comme l'on bride
une interruption, pour pouvoir exposer clairement sa pensée.
Dans le cas où ne l'on cherche pas à convaincre
le lecteur, mais à le guider dans le partage d'idées et d'émotions, on reste cependant tenu de
prévoir la réaction du lecteur pour mieux exposer son propos. On n'écrit pas pour soi-même, ou
alors on écrit mal. Dans l'optique d'aider le lecteur, l'utilisation des techniques que nous allons
survoler sert à devancer ses désirs et questions complémentaires, à modifier sa lecture pour souligner
tel ou tel point important. Quand on utilise des techniques franchement différentes des canons
de la présentation classique, on peut même réussir à modifier la lecture même, à bousculer les
habitudes intellectuelles de construction qui participent à l'acte de lire.
Pour que le lecteur comprenne bien notre propos,
et puisse suivre sans difficultés un enchaînement de propositions, nous utilisons couramment de
nombreux artifices de présentation. Ces artifices permettent d'introduire un texte supplémentaire
apportant soit un élément nouveau, soit une précision, soit une référence. En outre, nous les
utilisons comme des figures de style, et leur utilisation permet d'ajouter une signification particulière
au texte qu'ils contiennent (par exemple, l'utilisation de parenthèses véhicule la notion d'aparté
ou bien encore d'explication complémentaire, d'exemple).
La proposition entre tirets - qu'il faut utiliser
avec parcimonie - permet d'apposer un commentaire sur une idée, souvent par négation ou diminution
de cette idée. Les parenthèses introduisent souvent un exemple ou une précision complémentaire
(plutôt positive) à l'idée qui les précèdent. Ce ne sont là que des exemples, bien sûr, et l'on
découvre souvent que l'utilisation de ces éléments est souvent propre à un auteur et qu'elle fait
partie de son style. La note de bas de page (ou la note) est un moyen efficace de réaliser un
commentaire particulier ou de préciser une référence ; en outre c'est une technique qui peut être
utilisée avec un texte dont on n'est pas l'auteur puisqu'elle ne modifie pas (ou peu) le texte
original. L'utilisation de la note de bas de page (pour un même auteur cette fois) est un moyen
commode d'émettre un commentaire sur ce que l'on vient d'écrire, voire une distanciation, une
sorte de rêverie que l'on pourrait croire ajoutée a posteriori - ce qui est souvent le cas - et
qui peut être plus ou moins sérieuse (voir les notes de bas de page de Pierre Dac).
L'ordinateur apporte de nouvelles possibilités,
qui vont au-delà d'une amélioration des techniques précédemment citées. En particulier parce qu'un
aspect fondamental de l'ordinateur (ou plus précisément des systèmes d'exploitation modernes)
est d'être multi-plan, c'est à dire d'ajouter - par rapport au livre - une dimension dans l'organisation
des données. Le multi-fenêtrage du bureau d'un ordinateur permet d'avoir plusieurs documents ouverts
en maintenant et de passer d'un document à l'autre beaucoup plus facilement que si l'on avait
plusieurs livres ouverts ; l'hypertexte, ou plus précisément le lien hypertextuel, c'est le moyen
de se promener dans cette nouvelle dimension d'organisation de la donnée. La recherche effectuée
par l'ordinateur, c'est le moyen de créer des chemins hypertextuels nouveaux (non prévus par l'auteur
du texte de départ) vers d'autres oeuvres.
Parmi les autres techniques utilisées (et là
nous restons dans la dimension du texte original), on peut citer la bulle d'aide (ce satané petit
truc jaune qui apparaît sous le pointeur de la souris pour donner des informations complémentaires,
comme sur les menus de KaFkaïens), ou son extension la fenêtre d'information qui apparaît
de manière plus ou moins spontanée pour aider le lecteur. Dans tous les cas, il est nécessaire
de faire la distinction entre les informations imposées à l'utilisateur et les informations demandées.
Les informations imposées (ce qui ne veut pas dire que l'on force l'utilisateur à les lire, mais
plutôt qu'elles s'insèrent de manière logique dans le déroulement du texte) sont équivalentes
à la note de bas de page ou à la note de commentaire, dont la lecture est souvent nécessaire pour
atteindre une pleine compréhension du texte. Sans ces informations, le texte perd une partie de
sa compréhensibilité (pensez par exemple aux notes historiques expliquant le langage ou la situation
politique dans un texte du XVIIème siècle).
L'ordinateur propose de nouvelles manières
de présenter cette information supplémentaire. Il offre surtout la possibilité d'inventer de nouvelles
méthodes, ce qui est bien plus difficile avec le livre papier (les variations de mise en page
ont été profondément explorées). Par exemple, on peut imaginer utiliser le pointeur de la souris
comme instrument de déclenchement de l'apport d'information supplémentaire. Le déplacement de
ce pointeur entraîne automatiquement l'apparition d'une information supplémentaire ajoutée au
texte : cette sorte de " proposition incise " est cependant placée en dehors du texte pour éviter
un repositionnement des mots peu agréable à l'œil. C'est que nous avons essayé de faire en réalisant
une maquette de poème commenté où le cheminement de la souris entraîne
l'apparition des incises de manière instantanée, d'où le nom du procédé - un petit peu pompeux,
je l'avoue - "d'incise instantanée".
Nous avons utilisé la souris pour notre exemple
: c'est un autre domaine dans lequel l'ordinateur apporte des éléments nouveaux. Dans un livre,
l'apport de l'information supplémentaire dépend du lecteur. On a généralement envie de lire les
notes explicatives d'un texte, mais qui n'a jamais pesté contre des notes trop nombreuses qui
obligent à manipuler fastidieusement un livre ? Avec l'ordinateur, on peut automatiser l'apparition
de l'information grâce à des artifices tels que le déplacement de la souris (qui n'est quand même
pas très naturel) ou très prochainement grâce à la détection des mouvements des yeux. Le lecteur
reste bien sûr libre de ne pas lire l'information supplémentaire (ce qui suppose d'éviter de mettre
en place des techniques intrusives comme une fenêtre qui apparaît et masque le texte original),
mais il n'a pas d'effort à faire pour l'atteindre
Le seul effort qu'il aura à faire sera nécessaire
quand il voudra obtenir des informations supplémentaires non imposées, pour lesquels il devra
préciser le contenu sémantique du lien avec lequel il compte trouver des informations en relation
avec son texte. Et encore ! L'ordinateur permet aussi d'avancer à grands pas dans ce domaine,
avec la création de mécanismes automatiques permettant de constituer à l'avance, en fonction des
recherches que vous avez déjà effectuées, une sélections de liens vers les textes dont vous aurez
probablement besoin par la suite. La recherche d'information et l'automatisation de cette recherche
est un des sujets en pleine effervescence actuellement (notamment à cause d'Internet). Là encore,
l'ordinateur est un outil incomparable.
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