L'Eboueur
 
La première fois que j'l'ai vue, c'est y'a trois mois. Il était six heures du mat' environ. Je passais tous les jours devant cette maison. On les repère, les maisons dans cet arrondissement. Elle était coincée entre deux immeubles, avec une petite cour devant.

Elle était à la fenêtre. On voit pas grand' monde, à cette heure-là. Alors, vous pensez, une fille, en peignoir, et mignonne en plus ! J'ai commencé à la regarder en chargeant les poubelles des autres immeubles. Quand je suis arrivé devant sa maison, c'est là que j'ai vu qu'elle me regardait. Je lui ai souri, mais elle n'a pas bougé.
Alors j'ai pris sa poubelle, je l'ai vidée dans la benne et je suis monté sur la plate-forme. Les poubelles des maisons, c'est différent des immeubles. On sait à qui elles sont. J'ai commencé à regarder ce qu'il y avait dans la benne. Des papiers, des boites de conserve, un trognon de pomme. Elle devait être un peu abîmée, la pomme, parce qu'elle l'avait pas finie. On voyait la trace de ses dents. j'ai pris le trognon et je l'ai tourné entre mes doigts. J'essayais d'imaginer sa mâchoire, ses petites dents blanches, le "croc" du morceau qui se détache et tombe sur sa langue. C'est quand j'ai mis la pomme dans la poche de mon pantalon que j'ai vu que je bandais.
J' l'ai encore, le morceau, au frigo, chez moi.

Le lendemain, et tous les autres matins, je bandais avant même d'arriver dans sa rue. Je lassais personne toucher à sa poubelle. Et puis je la vidais dans la benne, et je fouillais. J'ai récupéré des collants. Il sentaient plus son odeur à cause de la poubelle.
Mais un jour, j'ai trouvé une culotte, à peine usée. J'l'ai sentie jusqu'à la fin du boulot, puis dans le RER pour rentrer chez moi. Je me suis endormi sur la culotte et quand je me suis réveillé, mon caleçon était mouillé. Enfin, mouillé et collant, quoi...
On ne jette pas une culotte en bon état, non ? C'est là que j'ai compris qu'elle me faisait des signes. Je l'ai pas revue, mais elle essayait de me dire quelque chose avec ses poubelles. Moi aussi, je suis timide. je ne sais jamais comment parler à une fille. Elle, c'était pareil. Elle n'osait pas venir me voir, alors elle me laissait des messages. Ses tampons, par exemple. Ils me disaient Dommage, tu n'es pas venu ce mois-ci, alors attend un peu et tu auras un signe. Et la semaine d'après, je l'avais, le signe : y'avait plus de tampons.

Un jour, j'ai trouvé un billet de cent balles, avec des kleenex, en boule. Ca arrive, des fois, que les gens vident un peu vite leurs poches. Mais là, c'était fait exprès. J'étais complètement fauché, à ce moment-là. Ca m'a ému qu'elle pense à moi comme ça. C'est vrai, quoi ! vous trouvez pas ça bizarre, une fille de la haute, qui habite une maison dans le XVIème et qui tombe amoureuse d'un gars comme moi ? je n'arrivais pas à y croire, c'était trop beau.

J'apprenais tout d'elle. Ses vêtements, ses dessous, les boules de ses cheveux blonds, son nom, avec ses papiers, la couleur de son rouge à lèvres, les marques de ses plats cuisinés. Tout. Je ramenais tout chez moi, je les caressais, je l'imaginais, elle, devant sa glace, avec sa brosse à cheveux. Parfois, je me branlais, aussi...

Et puis un jour, j'ai su qu'elle m'aimait. Il y avait un bouquin, dans sa poubelle. Il s'appelait L'Hôtel. La page 79 était cornée. Alors je l'ai lue. C'était l'histoire d'une n'Anna qui se fait embaucher comme femme de chambre pour prendre des photos des affaires des gens. Elle fouille les valises, lit les papiers et tout... Je trouve ça un peu dégueu, c'est du voyeurisme.
A la page 79, il y avait des dates de naissance : "Laurent 24.01.71". C'est moi ! C'est ma date de naissance ! Mes vieux avaient dû dormir dans cet hôtel, quand j'étais môme.

Là, c'était sûr ! Y'avait plus de doute. Elle m'espionnait dans le noir, tous les matins. Elle avait retrouvé la trace. Elle avait même trouvé un bouquin qui parlait de moi !!! Il fallait que je trouve un moyen de la rencontrer. Mais j'suis trop timide....

Alors, un jour, elle m'a donné les clefs de chez elle. Enfin, timide comme elle est, elle les a laissées sur la porte. J'les ai vues en prenant sa poubelle. J'les ai mises dans ma poche. Comme j'étais heureux !
Toute la journée, je les ai regardées, je les ai touchées. Chez moi, je me suis fait beau, j'me suis bien lavé.
Vers six heures, j'étais prêt. Je n'osais pas y croire, c'était trop beau. Mais j'avais peur. A dix heures, je me suis décidé, et j'y suis allé.
Alors, vous voyez bien, inspecteur, que c'était pas un viol !

 
LN
 
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