La chute d'Eros
 

Après de longues années consacrées à la satisfaction des plaisirs les plus divers -du déniaisement brutal aux raffinements les moins coûteux-, F*** voulait essayer de ne plus penser au sexe. Quelques déconvenues sentimentales causées par son insistance balourde l'avaient convaincu de l'authenticité de cette décision. La petite fortune que lui avait avancée la mort sans grâce de son père dans les bras d'une prostituée (expression toute relative si l'on en croit les commentaires du médecin qui prononça le décès) lui permettait de vouer sa vie oisive à l'abstinence la plus totale. Car si le jeune homme savait que la recherche et la pratique des vices les plus anodins peuvent mettre sur la paille les hommes les plus honnêtes, il apprit bien vite qu'il n'est pas de plaisir plus cher que l'absence de plaisir.

Il commença par s'astreindre à l'ascétisme le plus rigoureux. Toute autre nourriture que du riz blanc et quelques légumes verts, toute autre boisson que l'eau la plus pure et bien sur toute autre activité que la méditation lui étaient proscrites. Il réduit son sommeil au minimum et s'imposa une chasteté implacable afin de purger son âme de toutes les passions, entendues comme les expressions diverses dans la forme et le degré de la matérialité répugnante de son corps. Il cherchait l'idéal des sages antiques : la séparation nette entre deux mondes qui avaient eu le malheur de se rencontrer. La plus complète sérénité l'envahit, il manifesta le plus haut détachement pour les choses de la chair et pour toute autre chose que sa parfaite quiétude.

Au bout d'un mois de ce régime sévère, la violence des hallucinations érotiques qui l'assaillaient avait gravement perturbé sa perception de la réalité. Les impressions et les images lubriques d'une existence oubliée venaient le torturer jusqu'au plus profond de sa retraite. Il rompit ses vœux presque sans le vouloir : on le retrouva nu et haletant près d'un ruisseau.

Il chercha une solution dans la pratique assidue des religions les plus castratrices. Vêtu des apparats extravagants d'obscures et rigides sectes, il se couvrit la tête de cendres et abjura son ancienne conduite. Tout débordement sensuel lui apparaissait comme définitivement impie. Il s'emplit de la faute des hommes, se laissa submerger par le poids des péchés du monde entier. Son corps devint l'objet de ce ressentiment planétaire : il le tortura, le flagella et le tordit dans des rites d'initiations barbares et des autodafés sanglants. Sa contrition ne connut plus de bornes, il se lacéra, se mutila pour la gloire de ses dieux, crachant ses anathèmes sur ceux qui contrevenaient aux très strictes règles de l'amour divin.

Il se rendit compte au bout des quelques semaines que rien ne lui donnait plus de plaisir que de se soumettre à ces châtiments exemplaires et que son excitation croissait avec la violence et son humiliation. Il voulut perdre son regard et couvrir d'un voile ces plaisirs qui l'horrifiaient, mais il devenait manifeste aux yeux des prêtres de sa congrégation que la pratique intense de la religion provoquait en lui la passion la plus dominatrice sous le couvert de la plus chaste volonté. Il fut exclu et roué de coups.

Il abandonna l'idée de contraindre son corps par l'abstinence. Il voulut tenter de trouver une juste mesure, un équilibre des forces de l'esprit qui lui permettrait de mener son corps à sa guise. Il fut le plus moyen des hommes ; en tout il parvenait à conserver une extraordinaire tempérance qui lui assurait un parfait commerce avec son corps. Il mangeait à heure fixe, buvait un verre de vin par jour, s'occupait le matin de gymnastique, d'exercices intellectuels et de lecture, puis le soir après sa longue promenade, de travaux manuels simples mais précis. Il se couchait de bonne heure, dans une grande chemise de nuit de cotonnade et se levait tôt, pour recommencer une journée bien remplie.

En l'espace de quelques jours, son esprit parvenait à nicher dans l'objet le plus anodin la plus capiteuse des tentations. Il rêvait de pénétrations gigantesques, de viols soudains et acharnés et de violences indignes à travers les obsessions les plus transgressives. Il était tour à tour victime et bourreau de ses perversités monstrueuses et lancinantes. Il passait ses journées hagard dans un univers qu'il croyait perdu depuis l'adolescence, fait de fantasmes improbables et d'envies subites qui vous broyaient le bas-ventre. Il vécut quatre jours au cœur de cet enfer rose et noir avant de soulager sa conscience sur son établi de menuisier.

F*** décida de perdre son appétit dans tous les excès sans rapport avec le sexe : il mangea des quantités pharaoniques de nourriture, but des litres et des litres des tous les liquides passant à sa portée ; il aspira les fumées les plus intenses et mélangea à son sang les substances les plus divertissantes. Il vécut ainsi dans l'euphorie et dans les brumes éparpillées de sa conscience. Il parvint à ne plus penser à autre chose qu'à manger, boire et remplir de papillons ses globes oculaires.

Absente de tous ces plaisirs, la chair ne tarda pas à se manifester : il devint physiquement impossible à notre ami de contraindre son corps à ce régime débridé. Il lui était absolument nécessaire de dormir, mais il appréhendait le moment où il cesserait de détourner les pulsions de son corps des objets qu'il avait choisis. Peu à peu, il dut concéder à son organisme des périodes de repos qui se traduisait immanquablement par des feux d'artifices fantasmatiques que son esprit ne parvenait pas à circonscrire : il se laissa dépérir dans le coin d'une pièce, submergé quelquefois de bouffées de chaleur qu'un spectateur distant aurait pu confondre avec un accès particulièrement fort de malaria.

Dès lors il décida de tuer une bonne fois pour toute le désir qui l'obsédait : il s'enferma avec les meilleurs prostitués des deux sexes, les professionnels les plus coûteux du marché et les amateurs les plus innocents, dans un hôtel particulier qui contenait mille accessoires et instruments de toutes tailles (il fallut presque abattre des cloisons pour installer certains de ces ustensiles). Il voulait satisfaire ses instincts au-delà du raisonnable pour que jamais ils ne fussent plus en demeure d'exiger quoique ce soit de lui.

Au bout de deux semaines d'exercices intenses, il dut arrêter sur avis médical, son médecin traitant l'ayant averti que la congestion de son membre ne laissait d'autre recours, mis à part l'imposition urgente de bouillottes glacées, que l'amputation. Il mit à la porte tous les participants de cette fête inachevée et dut se résoudre à constater que malgré le traitement de choc qu'il lui avait fait subir et le priapisme qui le guettait, sa libido était en parfait état de marche.

Ecœuré par tant d'ingratitude, ruiné par tous ses efforts, F*** tira un trait sur cette période sombre de sa vie. Il changea de nom et s'acheta une ferme dans la vallée de C***. Il vieillit paisiblement, chaque jour occupé à satisfaire ses obsédants penchants, courant nu dans les alpages en quête d'émotions fortes.

 
EM
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