Chanson

ANABASE

Saint-John Perse

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le cheval arrêté suggère un voyage interrompu pour écouter les chants des oiseaux, un long voyage à cheval dans une forêt d'été, un voyage médiéval. Ces quelques mots résonnent déjà comme la musique d'un ménestrel , les roucoulements des oiseaux s'entendent dans les mots roulants. C'est l'image d'un tableau médiéval, avec les feuilles vertes et vives de l'arbre semblable à un pommier, les tourterelles disséminées comme des fruits et le ménestrel, vielle en bandoulière, les yeux tournés vers le ciel.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L'univers sonore vient s'ajouter à l'univers pictural. On percevait déjà les roulements des tourterelles comme le bruit vague de la mer; le sifflement est doux, aérien (pur), il est comme le bruit du vent sur une plage. Mais également comme le sifflement de l'homme devant son pigeonnier, les yeux tournés vers le ciel vide des oiseaux qu'il attend. La sensation d'immobilité est renforcée par la tension de l'attente: on guette la tourterelle qui sera charmée. L'immobilité est celle d'un tableau.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le bruissement était celui des eaux d'un fleuve, les tourterelles sont des pigeons voyageurs, les promesses de voyages sont toutes entières contenues dans le mot "rives". C'est bien un tableau médiéval dont l'arrière-plan est souvent traversé de fleuves (comme "La Vierge au chancelier Rollin" de Van Eyck).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les tourterelles / feuilles vivantes de l'arbre sont immobiles et vivantes dans la lumière dorée qui baigne les tableaux peints avec des peintures à l'or sur un support de bois. Les couleurs des matins de ces tableaux sont toujours glorieuses, et les sujets religieux sont traités dans une apothéose de lumière précise. C'est de gloire divine qu'il s'agit, et la tourterelle peut être l'Esprit-Saint.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ce qui est magnifique dans un tableau médiéval, ce n’est pas la divinité qu’il exalte, mais la ferveur de l’homme qui l‘a peint. La création, issue de la sublimation des émotions, ne doit finalement rien à sa cause première (qu’elle soit religieuse ou profane). L’important c’est la métamorphose que fait subir l’homme à cette émotion initiale. Peu importe qu’il soit triste, ivre de joie ou rempli de ferveur, ce qui est important, c’est l’homme.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Et justement, c’est d’art profane qu’il s’agit maintenant. Une image pastorale est en train de s’ébaucher. Avant le jour, le crépuscule : la lumière n’est plus dorée et glorieuse, mais sombre et imprécise (la peinture devient moderne ?). Les formes se cachent, il faut deviner le ciel. Seul l’arbre perdure, mais ce n’est plus un arbre de gloire empli de tourterelles. C’est un vieil arbre tourmenté.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’image est précise, le menton relevé du visage tendu vers le ciel évoque le berger: la dernière étoile du ciel, c’est Vénus, l’étoile du berger. Le berger tourné vers Vénus (et non vers ses brebis...), c’est un sujet profane. Ce vers est magnifique...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
...vraiment magnifique. Concrétisation des idées jaillissantes des mots précédents. Le regard tourné vers le ciel emporte l’homme immobile vers le plaisir. Que ce plaisir soit profane n’implique pas qu’il soit condamnable: il est pur, il est grand. Il vient du fond du ciel comme le sacré. La voie lactée est suggérée (vocabulaire du lait).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Que l’on parle d’art profane ou bien sacré (rappel de la première évocation), on revient à l’homme et au processus de création...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
...qui part d’une inspiration. Créer, c’est naître à nouveau, c’est voir le jour. Mais si la création est le propre de l’homme, l’homme n’est pas défini uniquement par sa création. L’homme peut ne rien créer.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le poète (le frère du musicien, du ménestrel) est créateur. Qu’importe si des hommes ne créent rien, car le poète, leur frère en humanité, crée pour eux et partage ainsi le surcroît d’humanité issu de la création poétique. En propageant sa création, le poète fait acte de partage...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
...avec les hommes. Encore faut-il que ceux-ci soit disposés à l’écouter. Cette volonté de partage ne se veut ni prosélyte, ni moralisatrice, ni dogmatisante (douce). Pourtant, seul un petit nombre d’hommes l’écoutent et le comprennent. Mais ces hommes existent. Ce ‘quelques-uns’ est à la fois désabusé et heureux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Saint-John Perse, de son vrai nom Alexis Léger, est né en 1887 à Pointe-à Pitre. Il passe son enfance aux antilles, puis revient en France en 1899 pour terminer ses études secondaires à Pau.

En 1904, il débute des études à la Faculté de droit de Bordeaux. Il fréquente la Faculté de médecine, des sciences et des lettres. Il termine sa licence en droit en 1910.

Il publie Eloges en 1911, et prépare le concours des Affaires Etrangères. Il est reçu en 1914. De 1916 à 1921, il est secrétaire d'ambassade en Chine, où il rédige Anabase et Amitié du Prince.

Entre 1921 et 1940, il interrompt ses activités littéraires et se consacre à la carrière diplomatique. Il est nommé Secrétaire Général du Ministre des Affaires Etrangères en 1933, poste qu’il occupera jusqu’en 1940.

En 1940, il est chassé de son poste dans des conditions indignes par les partisans de l’armistice et s’exile aux Etats- Unis. En octobre, il est déchu de la nationalité française, radié de la Légion d’Honneur et privé de ses biens. Il sera réintégré dans ses droits à la Libération.

Entre 1940 et 1957, il demeure aux Etats-Unis où il obtient en 1949 le statut de résident permanent. Il s'’installe à Washington où il occupe jusqu’en 1946 un poste à la Bibliothèque du Congrès. Soutenu par la Fondation Bollingen, il se consacre à nouveau à la poésie (Exil, 1941-1944, Vents, 1946 puis Amers, 1957).

Il rentre en France en 1957et partage l’année entre l’hiver aux Etats-Unis et l’été en France, aux Vigneaux, à la presqu’île de Giens, dans le domaine de la Polynésie où avait séjourné autrefois Valéry.

En 1959 il obtient à Paris le grand prix national des Lettres et en Belgique le grand prix international de poésie à la Biennale de Knocke le Zoute.

En 1960 il voyage en Argentine. Peu de temps après la publication de Chronique, il obtient le Prix Nobel.

En 1963; il publie Oiseaux précédée par la publication en 1962 aux éditions Le Vent d’Arles de L’Ordre des Oiseaux, où les poèmes accompagnent des eaux-fortes de Braque.En 1969 : Chanté par Celle qui fut là.

Entre 1970 et 1975 : il ne quitte plus les Vigneaux où il meurt le 20 septembre 1975. Publication en 1971 de Chant pour un équinoxe, en 1973 de Nocturne, en 1974 de Sécheresse.