Vitesse Virtuelle, la cyberculture aujourd'hui
Mark Dery, Ed. Abbeville.
 

Ce gros livre est censé présenter la "cyberculture" telle qu'elle se manifeste aux Etats-Unis, dans sa diversité et surtout dans ses prétentions. Je voudrai dans un premier temps vous parler du texte lui-même, qui pose un certain nombre de questions cruciales sur la conception de la culture qu'ont l'auteur et les intervenants, avant d'analyser le contenu proprement théorique si l'on peut appeler ainsi cette pauvre chose.

Tout d'abord, il convient d'avouer que je n'ai pas une grande connaissance de la culture informatique "de pointe" telle qu'elle peut se structurer dans les milieux les plus branchés de Californie, et c'est de là que vient le premier problème de cet essai : il présente une foule d'artistes, de théoriciens, de scientifiques, d'informaticiens et de médecins comme des références indépassables sans que l'on sache jamais s'il s'agit de personnes ayant ou non réellement une crédibilité et un écho. Cette question est importante car le moins qu'on puisse dire est que certaines des personnes interrogées où dont les déclarations sont rapportées paraissent n'être rien d'autre qu'au mieux de profonds abrutis, au pire des charlatans totalement inconscients de ce qu'ils affirment. Entendre de nos jours un scientifique dire sans rire : "je conçois une technologie; je ne suis pas formé pour émettre des jugements moraux", c'est réduire la science à du bricolage et lui nier la capacité de réfléchir à ses évolutions. Il ne peut y avoir de progrès scientifique sans conscience de ce progrès, c'est-à-dire sans pensée des implications de la recherche, et c'est justement là le rôle du scientifique que de savoir ce qu'il fait.

Le plus frappant dans ce bouquin, c'est l'atterrant manque de culture des gens qui s'y expriment et de l'auteur. Pour eux, la cyberculture est le seul point digne d'intérêt de l'activité humaine, et ils appliquent cette réduction à toutes les disciplines de connaissance : l'histoire, la littérature, la philosophie etc… Mais quand cette perspective faussée se double d'une capacité à dire n'importe quoi absolument incroyable, on peut douter de l'intelligence et de l'honnêteté de ces personnes. Je prends l'exemple de la philosophie, parce que c'est celui où je suis le plus à l'aise. Est-ce une tendance proprement américaine que de réduire la culture et les auteurs fondamentaux à quelques slogans qui sont d'énormes contresens ? Il est consternant de voir citer des philosophes comme Nietzsche, Foucault, Freud ou Descartes par des gens qui manifestement ne les ont pas non seulement compris mais surtout lu. De plus, comment prétendre à une quelconque crédibilité dans la référence en ne citant qu'une expression, un membre de phrase sans qu'on ne sache ni le contexte ni l'intention du philosophe en question. On en vient ainsi à des affirmations d'une telle stupidité que je me demande encore comment elles peuvent être publiées. Pour ne citer qu'un exemple, page 260, l'auteur parle de "donner libre cours à une haine du corps fondée sur une volonté de puissance nietzschéenne". Que nos lecteurs qui ne connaîtraient pas Nietzsche sachent juste que la "volonté de puissance" n'est rien d'autre que le pouvoir du corps en ce qu'il est corps défini comme "la domination d'un plus sur un moins". J'ai gardé le plus beau pour la fin : Descartes se voit infligé la paternité du concept d'homme-machine, alors que l'on sait dès la terminale que c'est là le titre d'un essai de La Mettrie et que la théorie mécaniste de Descartes est un tantinet plus compliquée qu'une analogie entre le corps et la machine. D'ailleurs, cette conception qui prend la machine comme modèle du corps, et qui sert de fondement aux discours rassemblés dans ce livre, n'est-elle pas elle-même un contresens ? Si on relit Descartes, surtout les réponses aux objections aux Méditations Métaphysiques, on peut douter que ce soit la machine qui serve de modèle au corps et non pas l'inverse, puisqu'après tout la production d'une technique repose d'abord sur l'observation du vivant. Dès lors qu'on a renversé cette analogie, les technos-prophètes semblent un peu déconfits. La philosophie selon Mark Dery et ses amis est une suite de slogans mal assimilés et mal utilisés, comment, dans ses conditions et en sachant que j'aurai pu prendre d'autres exemples à la littérature ou à l'histoire, accorder le plus petit crédit à tous ces gens qui viennent nous parler de leur magnifique et prophétique cyberculture ?

Car le véritable problème, au-delà de celui des références qui nous indique malgré tout que rien de passionnant ne saurait être dit ici, c'est cette capacité à balancer des lieux communs d'un air ravi, à prévoir des évolutions en prenant un air charismatique alors que de toute évidence, tout ceci n'intéresse personne, et surtout à dire n'importe quoi et son contraire dans le seul but de paraître plus (rayer la mention inutile) moderne-radical-underground-mystérieux-branché-furieusement tendance-complétement débile. La majorité des arguments théoriques développés dans cet essai sont creux : ils partent d'une conception de l'homme largement dépassée en posant des analogie cerveau/ordinateur et corps/machine qu'on ne peut employer sans une intention délibérée sur laquelle nous reviendrons. Sous le couvert d'une pensée de ce qu'il y a de plus moderne, les tenants de la cyberculture telle qu'elle est exposée ici s'appuient sur des catégories de pensée d'un autre siècle, prouvant ainsi qu'ils ne sont pas conscients des véritables enjeux que recouvre le développement des nouvelles technologies et qu'ils en sont restés à des fantasmes de science-fiction politiquement et conceptuellement périmés.

Les théories exprimées sont de trois types qui finalement se rejoignent : d'une part, les "nouvelles technologies" sont présentées comme le signe d'une nouvelle ère qui supprimera les problèmes communicationnels entre les hommes dans une harmonie new-age, ainsi débarrassés par la médiation informatique de tous les préjugés tenant au corps, les hommes vivront dans un espace virtuel source de plaisir et de joie, entourés de petits lapins digitalisés. D'autre part, la machine sonne le glas de l'organique dans un monde déshumanisé qui court à sa perte, elle est à la fois source de danger et de rédemption. Enfin, de par son évolution naturelle, l'homme a son avenir dans l'ordinateur : l'enjeu est de parvenir à quitter son corps et toutes les possibilités pour arriver sont examinées, en vrac : la modification chirurgicale du corps, les cyborgs, et, ô joie, le téléchargement de la conscience sur CD Rom (c'est mon grand rêve) et l'abandon définitif de l'enveloppe corporelle…

Il est évident que la seconde problématique est la plus pertinente, et c'est d'ailleurs là que l'on trouve les discours les plus cohérents et des artistes dont le travail paraît intéressant. Quant au reste, le mélange techno-mystique qui le sous-tend est profondément ambigu ; il repose sur une vision millénariste que je croyais relégué au rang des curiosités religieuses (comment faire référence à Teilhard de Chardin sans pouffer ?) et sur une conception de l'homme qui si elle est appelé "libertaire" dans les délires des gens qui s'expriment ici, n'est rien d'autre qu'ultra-libérale, c'est-à-dire basée sur l'intérêt individuel et la toute puissance des structures technologiques. La haine du corps qui se déploie tout au long des discours exposés est le résultat d'une dévalorisation systématique de l'homme dans un système où il ne fait rien d'autre que gêner. C'est d'ailleurs l'objet d'une des réflexions les plus intéressantes du livre, citée par l'auteur en conclusion (encore heureux qu'il se rattrape ainsi, celui-là), page 324, Viviane Sobchack déclare : "Si nous perdons de vue ce sentiment subjectif du corps en négociant notre nouvelle technoculture, nous allons nous objectifier à mort." avant de rappeler que les déportés arrivant à Auschwitz étaient tondus et portaient un numéro d'identification tatoué sur l'avant bras, ce qui pour les nazis était le plus sûr moyen de leur faire comprendre qu'ils n'étaient plus des êtres humains. Les développements de la cyberculture représentés ici (et que je pense être anecdotiques, du moins je l'espère et je peux vous garantir qu'au moins ils le deviendront rapidement) ne sont pas issus d'une réflexion sur l'informatique et son potentiel de changement, ils ne sont que la projection de l'idéologie individualiste de personnes pour qui l'ordinateur représente l'espoir ultime non pas aux problèmes de la société et de l'humanité en général (un tel techno-optimisme serait à la limite excusable bien qu'inconscient), mais à leurs petits problèmes et ambitions personnels. C'est parce qu'ils ne peuvent penser autre chose que ce qu'ils aimeraient bien être à la lumière de leurs lectures de science-fiction que leurs réflexions sur la cyberculture ne nous intéressent pas.

De fait, ce ne sont pas eux qui font la cyberculture, ils ne font qu'agiter les épouvantails de ce que nous ne voulons pas qu'elle soit, c'est-à-dire le fourre-tout mystique des espoirs de ceux qui ne peuvent se regarder en face, la nouvelle religion des béats qui pensent faire partie de l'élite mondiale parce que nous ne sommes encore que quelques-uns uns sur notre planète à posséder un ordinateur. Ils ne parlent pas de rapport de l'homme et de cet outil dans toutes les potentialités qu'il offre, ils parlent d'eux, de leurs névroses et surtout de leurs limites, celles d'un système à bout de souffle et d'une culture qui n'est que négation de la culture. Un des objectifs de cette rubrique est de réfléchir aux possibilités que ce médium nous ouvre et c'est à ce titre que nous pouvons prétendre à être concernés par cette prétendue cyberculture et à en dénoncer les errements, les a priori, et les mensonges.

 
EM
 
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés